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Guerre de libération : Une littérature de combat

5 juillet 1962- 5 juillet 2020 : Bientôt soixante ans d’indépendance, mais que de chemin parcouru entre temps par la littérature dans notre pays ! Ici, retour sur la phase 1954-62 de cette production intellectuelle hors normes, qualifiée à juste titre de littérature de combat, car elle coïncide avec la durée de la guerre de Libération nationale.

PUBLIE LE : 04-07-2020 | 23:00
D.R
 
La littérature algérienne, en l’occurrence de langue française, est essentiellement connue à partir des années cinquante, même si plusieurs de ses écrivains avaient déjà produit une partie de leurs œuvres avant, comme Jean El Mouhoub Amrouche, «L’éternel Jugurtha», 1947 ; Mouloud Feraoun, «Le fils du pauvre», 1950, Mouloud Mammeri, «La colline oubliée», 1952 ou Mohammed Dib, «La grande maison», 1952 ; «L'incendie,» 1954).
Autant dire que l'éclosion de cette littérature est inséparable, pour le public, de celle du nationalisme algérien et de la décolonisation : décrire la civilisation traditionnelle de l'Algérie comme le faisaient ces auteurs permettait au moins d'en montrer la dignité, même ébranlée par le colonialisme ou simplement par la modernité.
Pourtant, on ne peut pas ignorer les écrivains de ce qu'on a appelé communément «l'école d'Alger», parmi lesquels Albert Camus et Emmanuel Roblès sont les plus connus, et qui les encouragèrent à publier. Comme directeur de collection aux Editions du Seuil, Emmanuel Roblès a, parmi d'autres, fait notamment connaitre Mouloud Feraoun et Mohammed Dib.
Mais très vite, les écrivains algériens sont allés plus loin qu'une simple description de leur société. Si le pittoresque domine ailleurs, comme par exemple chez des écrivains tel Ahmed Sefrioui au Maroc, les Algériens sont beaucoup plus sensibles à la misère ou à la dégénérescence des sociétés traditionnelles qui servent de cadre à leurs romans. Les héros de Mouloud Feraoun et, surtout, de Mouloud Mammeri, après une découverte émerveillée de l'humanisme enseigné par l'école française, s'aperçoivent avec amertume que celui-ci ne change rien à la situation coloniale. Il met au contraire ceux qui en ont acquis les exigences en porte-à- faux avec les deux sociétés entre lesquelles ils cherchent leur place, parfois au prix de leur vie, comme dans la fin tragique de «La colline oubliée». 
D'ailleurs, la dénonciation du système colonial est explicite dans les premiers romans de Mohammed Dib, même si on peut les relire actuellement aussi comme une réflexion sur le langage. 
 
Le roman le plus important d'avant l'indépendance reste «Nedjma» de Kateb Yacine
 
Ce conflit entre les exigences contradictoires de deux cultures se traduit de façon très violente dans «La colline oubliée» de Mouloud Mammeri, dont la condamnation de la société traditionnelle en désagrégation choqua certains nationalistes.
Dans les années1955-60, on assiste aux développements de cette contradiction dans la situation de la femme et du couple dans les livres de Assia Djebbar «La Soif», 1957 ; «Les Impatients», 1958. L'auteure décrit, quelques années plus tard, le quotidien de la guerre dans les milieux les plus divers de la société algérienne, en privilégiant le point de vue féminin, «Les Enfants du Nouveau Monde», 1962 ; «Les Alouettes naïves», 1967. La relation difficile de l'intellectuel humaniste et de l'engagement révolutionnaire est aussi au centre des romans tout aussi psychologiques, et parfois lyriques, de Malek Haddad, «L'Elève et la leçon», 1960 ; «Le quai aux fleurs ne répond plus», 1961.                         
Toutefois, le roman le plus important d'avant l'indépendance reste «Nedjma» (1956), où Kateb Yacine rompt avec le roman réaliste et psychologique dans ce qu'il comportait d'indépendance formelle vis-à-vis des modèles français. L'émiettement et l'entrecroisement des voix narratives, des chronologies, des points de vue montrent, à qui sait le déchiffrer, la nécessité pour l'Algérie d'inventer un nouveau langage, son langage, son histoire. 
L'auteur montre aussi la faillite des modèles identitaires de la religion ou de la tribu face à la modernité. Aucun dogmatisme dans ce roman qui, comme les autres livres de Kateb Yacine, a pour effet de rendre quasiment impossible toute récupération idéologique. L’auteur prolonge ces thèmes dans son œuvre théâtrale, rassemblée sous le titre «Le Cercle des représailles» (1959), ce qui a rallié les sympathies des défenseurs de la cause algérienne. Mais en même temps, la structure de ce théâtre est celle de la tragédie antique, et les héros, sitôt engagés dans le maquis, s'y entretuent, victimes de la malédiction de l'Ancêtre…
 
Kamel Bouslama
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