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Récits de la Bataille d’Alger par Yacef Saadi : Quand la Zone autonome ressuscite dans la prison

L’incarcération dans les geôles coloniales est aussi synonyme de poursuite de la lutte et du combat libérateur. Yacef Saadi, chef historique de la Zone Autonome d’Alger en donne la preuve.

PUBLIE LE : 04-08-2010 | 20:24
D.R.

L’incarcération dans les geôles coloniales est aussi synonyme de poursuite de la lutte et du combat libérateur. Yacef Saadi, chef historique de la Zone Autonome d’Alger en donne la preuve.
Il raconte comment  il a su organiser, ressusciter à partir de la prison, la Zone malgré les coups sévères qui lui ont été portés avec férocité par l’armada répressive coloniale.
Il évoque comment avec le dévouement de militants emprisonnés et parqués dans des cellules hideuses, le brasier d’Alger a été entretenu. Cela n’allait pas sans danger ni risques car même dans ces lieux de détention, le spectre de la délation, des infiltrations sournoises planait.
Il n’empêche,  la résistance a pu se poursuivre grâce à des actions armées dans une ville que l’on avait cru pacifiée définitivement.

Dans les tribunaux spéciaux des forces armées, on n’était pas regardant. Une condamnation à mort, deux ou même trois ou dix prononcées contre la même personne ne les dérangeaient nullement. On a toujours dit que le ridicule ne tue pas. C’est à voir…
Parmi la population détenue à Barberousse, il était des cas dont la surveillance ressemblait à s’y méprendre, selon les récits,  à celle du bagne de Cayenne et de Nouvelle Calédonie.
J’ai fait partie de cette catégorie, peu nombreuse il est vrai, dont le confinement ressemble plus au tombeau qu’au cachot disciplinaire. Là, dans ma geôle ruisselante d’humidité, et remplie de miasmes, chaque instant signifiait la mort. Et, étrangement, une sorte de paix indéfinissable, comme une sensation de délivrance m’envahissait, qu’assombrissait aussitôt l’instant d’après. Je fus soumis des mois durant à cette torture morale, des mois autour desquels on m’a souvent fait croire que le moment fatal est arrivé. C’était clair, leur entreprise visait à me ronger les nerfs, à me briser psychologiquement, si possible à me rendre fou. Certains gardiens, sûrement d’obédience ultra, prenaient quelquefois un plaisir pervers à venir me réveiller brutalement à l’aube pour m’annoncer que j’allais être exécuté sur le champ. Sur le coup, je priais Dieu en rassemblant mon courage pour affronter dignement mon bourreau car une chose me tenait à cœur. Je ne voulais surtout pas qu’ils décelassent la moindre trace de défaillance en moi. Surveillé de jour comme de nuit, je n’avais droit à l’oxygène de l’air que lorsqu’on me conduisait, dans le plus grand secret, auprès du juge qui instruisait mon procès. J’ai attendu des mois durant, seul, dans le sous-sol de la prison pour être exécuté. Puis vint le général de Gaulle. Dès sa prise de pouvoir en France en 1958, il décréta grâce à Germaine Tillion, l’arrêt des exécutions capitales et  commua les condamnations à mort en détention aux travaux forcés à perpétuité. Une décision qui ne valut que pour la première vague de condamnés à mort et qui, en fait, n’apaisa en rien l’atmosphère de surenchère exacerbée qu’entretenaient les pieds-noirs et les affairistes de tout poil qu’ils fussent de la métropole ou du conglomérat latin d’Algérie.
Concerné par la commutation de peine, l’administration pénitentiaire se vit donc dans l’obligation de me sortir de l’ombre pour me transférer dans la maison d’arrêt de Maison Carrée (El-Harrach), dans la banlieue d’Alger. Là, le système carcéral était certes répressif, oppressant et surtout humiliant, mais le fait de cohabiter dans de grandes salles avec d’autres prisonniers est un bienfait dont les conséquences sur le moral des détenus sont évidentes. Fini donc le confinement. On respire enfin, on discute également, on s’informe et de fil en aiguille, on aboutit forcément à ce qu’on cherche. En ce qui me concerne, il me fallait un contact avec l’extérieur car une chose me tenait à cœur, l’idée de continuer le combat germa en moi afin que le brasier d’Alger soit entretenu en permanence.
A Maison Carrée, la direction de la prison, prévoyante, avait pris la précaution de disperser les ex- condamnés à mort que nous étions devenus en vertu de la grâce, dans diverses salles de détention. Ainsi chacun de nous put retrouver ou bien des connaissances perdues de vue depuis des mois ou en faire de nouvelles.

La prison, un vivier foisonnant de militants

Il y avait là, pêle-mêle, d’anciens maquisards capturés au combat dans différentes régions d’Algérie, des hommes vaillants à coup sûr, des jeunes et des moins jeunes. Une atmosphère propice aux évocations de guerre et une urbanité sans faille régnaient dans toutes les sections qui abritaient les détenus condamnés par les tribunaux d’exception. En comparaison  avec les conditions que j’avais eu à subir à la prison Barberousse, la différence était très nette.
M’ayant affranchi des entraves morales qui m’encombraient le cerveau, je pouvais donc réfléchir à mon plan avec moins de contraintes psychologiques. Dans ma salle de détention, il y avait beaucoup de monde. Des gens que je connaissais de nom et d’autres de réputation. Parmi ceux-ci,  l’un des frères Mekhazni. Une chance. Originaires de Tizi-Ouzou (Grande-Kabylie), les frères Mekhazni, Hassane et Mohamed, étaient des fils de notable. Leur père possédait une ligne de transport en commun qu’il exploitait avec son frère Ahmed. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils représentaient une famille d’une grande honorabilité. Qui ne connaissait pas en Grande-Kabylie les Mekhazni, propriétaires de la compagnie de transport Amar et Cie dont les autocars desservaient la ligne Alger - Tizi-Ouzou ?
A la prison de Maison Carrée, les frères Mekhazni avaient un parent nommé Ould Ahmed Mohamed qui y travaillait comme gardien. Lors d’une discussion, Mekhazni, mon compagnon de détention, mut sans doute par une amitié naissante et donc intéressante à consolider, décida d’outrepasser ses propres contraintes de vigilance, sa propre méfiance à l’égard des autres, en me révélant son lien de parenté avec ce membre du personnel pénitentiaire. Il ne s’en tint pas à cela. En effet, à la faveur d’une ronde ordinaire, il me le présenta discrètement. Mon premier sentiment fut qu’ils s’estimaient et qu’entre lui et le vigile régnait une réelle confiance.
Par bonheur, à ce moment-là, aucun changement inopiné ne vint perturber mes plans. Les rondes de gardiennage s’effectuaient comme d’habitude. Ould Ahmed ne faisant pas exception, lui aussi, parcourait, le visage impavide, sa part de kilomètres dans le dédale des couloirs en veillant, vigilant, à l’ordre dans les salles de détention.
Patient, je dus quand même laisser passer une semaine avant de décider de l’entreprendre. Après quoi, je me mis à guetter discrètement ses passages devant notre salle pour l’aborder. Comme discuter avec les gardiens n’était pas strictement interdit, peu de détenus en dédaignaient l’usage. La méthode était simple : discuter et convaincre ! Finalement, je le persuadai de s’engager avec nous sans pour autant lui révéler la nature profonde de mon dessein. Pour en avoir le cœur net, je dus donc le mettre à l’épreuve en le décidant à me servir de liaison avec les détenus politiques des autres salles. Si tôt demandé, il s’exécuta en effet en prenant soin cependant de garder la tête froide car, découvert, sa complicité avec un rebelle condamné par trois fois à mort lui aurait valu non seulement le renvoi immédiat mais aussi des poursuites judiciaires, et même d’être incarcéré à son tour. En ce qui me concerne, c’était plus que je pouvais espérer. La liaison établie avec d’autres salles me permit bien vite d’avoir une idée plus précise des gens qui croupissaient avec nous dans le pénitencier.
Plus zélé que je l’en avais soupçonné au départ, Ould Ahmed était entré dans son double statut avec plus d’aisance qu’il n’y paraissait de prime abord. Grâce aux liaisons inter-salles , il m’approvisionnait en coupures de presse relatant des faits récents ou des événements à « chaud » , des nouvelles fraîches grâce auxquelles nous nous sentions de moins en moins isolés tout en suivant au jour le jour le déroulement de la guerre dans notre pays. Pour une première épreuve, je ne pouvais mieux espérer.
La phase suivante, plus délicate, consistait à lui sortir le grand jeu, à le recruter pour une entreprise autrement plus risquée que la récolte des coupures de journaux.
A mon étonnement, il accepta de s’engager plus avant ! Ainsi, à bien réfléchir,  la prison peut, à l’occasion, rendre de précieux services. A l’abri des ratissages imprévisibles, elle devient parfois le cadre idéal pour méditer, réfléchir en toute objectivité, dans le calme, et à partir de laquelle tenter, pourquoi pas, de relancer les activités militaires de la Z. A. A. !

La lutte continue !

Mon plan était simple. Il consistait à renouer le contact avec les détenus politiques sur le point d’être libérés et à les persuader de reprendre du service. Tâche délicate s’il en est quand on sait que parmi eux une minorité pouvait décliner l’ordre de mobilisation. Une fois cette tâche accomplie, Ould Ahmed Mohamed, en qualité de coordinateur de fait, entamerait la seconde phase du plan en mettant en contact les détenus libérés, anciennement militants de la Z.A.A., avec mon frère Abdelkader. Et ainsi, l’embryon d’organisation dont j’avais esquissé la forme depuis la prison de Barberousse, avec un peu de chance, aurait une arme prête à entrer en action. Ould Ahmed exécuta la première avec brio. Par son intermédiaire, je fis parvenir à mon frère une liste de militants de la Z. A. A., tels Youssef Zani, et d’autres noms ayant échappé aux recherches de police, ainsi qu’une liste de militants qui venaient de purger leur peine de prison, tels Ahmed Allem, Malki H’mida dit Bob, Belaaredj El Hadi pour ne citer que ceux-là. Bientôt la première cellule vit le jour, aussitôt rejointe par Zerzour, Nououi dit Si Mehdi et Kasbadji Rachid qui venaient d’être libérés. Dans la foulée, je fis également parvenir à mon frère quelques adresses de caches d’armes à récupérer, en plus d’un schéma d’organisation que j’avais conçu ainsi que des plans pour la fabrication de bombes. Je pris quand même soin de conseiller à mon frère de consolider l’organisation avant de passer à l’action. C’était en effet la seule bonne conduite à suivre, la plus indiquée en tout cas. Les jours passants, les effectifs de la Z. A. A., ressuscitée, devaient atteindre 16 personnes. Pour un début, ce n’était pas mal du tout. L’espoir renaissait.
Le premier résultat de cette organisation téléguidée eut lieu fin 1959 sous la forme d’une attaque à la grenade de la S. A. S. (Section Administrative Spécialisée) de Belcourt. Après Belcourt, ce fut la villa Susini au Clos Salembier qui reçut nos visiteurs. C’était une action chargée de symboles car la villa Susini, comme la villa Nador, l’école Sarrouy et  d’autres bâtisses étaient des lieux que Massu réquisitionna dès son arrivée à Alger pour les transformer en laboratoires de torture. Dans la mémoire collective des Algérois, la villa Susini reste encore le symbole à ne jamais cesser d’exécrer malgré l’effort incompréhensible tenté par certains de la banaliser. L’offensive continua.  Encouragés par l’enthousiasme procuré par les premières actions armées sans perte humaine de leur côté, nos fidaïs s’enhardirent. Visant toujours les lieux à forte charge symbolique, ils attaquèrent le P.C. de la « bleuite » abrité au bar le « Grillon », situé au 120, rue de l’Union. Dans leur lancée, ils paralysèrent cinq autobus appartenant au service de propagande de l’armée qui étaient stationnés rue Darwin. Personnellement, j’étais ravi de la reprise de la Z. A. A. et de la tournure prise par les événements. Cependant, je pressentais brusquement qu’on allait me transférer dans un autre lieu de détention en Algérie. Pour parer à cette « inconnue » et aux conséquences qu’elle pouvait entraîner, je résolus de confier la direction de la Zone Autonome d’Alger ressuscitée, aux frères de la Wilaya IV toute proche. Contact fut aussitôt pris avec eux par mon frère Abdelkader.
La direction de la Wilaya IV, désigna un officier de son état-major pour prendre en charge la
Z. A. A. Il s’agissait, semble-t-il de Benaï Ahmed, un homme vaillant s’il en faut, auquel mon frère devait passer les consignes. Pour autant, la Z. A. A. ne se départirait, bien au contraire, de son statut d’entité autonome comme en avait décidé le Premier Congrès du F.L.N. lors de ses assises  d’Ifri en 1956. Il est à mon sens nécessaire de mettre un terme aux propos tendancieux tenus par certains « cadres » de la Wilaya IV après l’indépendance, propos selon lesquels la Z. A. A. aurait été intégrée comme secteur d’une des zones de combat de la Wilaya du Centre : la zone VI de la Wilaya IV pour être précis.

Les Petites Baumettes et Fresnes

Revenons à présent à la nouvelle Zone Autonome d’Alger telle que j’en avais imaginé la structure à partir de ma geôle. Seize fidaïs étant déjà à l’œuvre en plus d’une dizaine nouvellement recrutés, mais dans l’enthousiasme ambiant, hélas, un grain de sable remettait tout en question. C’est ce qui advint le jour où Ahmed Allem se rendit auprès des responsables de la Wilaya IV, sans doute pour régler quelques problèmes de logistique. Quelque part dans la Mitidja, Ahmed Allem buta sur un barrage de gendarmerie et fut tué. En le fouillant, on trouva sur lui des documents confidentiels et une liste du noyau de militants recrutés par mes soins à partir de la prison de Maison Carrée. Conséquences ?  Une cascade d’arrestations. La Z. A. A. fut démantelée, dépouillée de ses éléments les plus actifs. Néanmoins cette fois les retombées du coup de filet allaient m’atteindre jusqu’au fond de mes oubliettes. Sous la torture, quelqu’un avait dû parler et le pot aux roses fut découvert. Pressentant le danger d’un éventuel retour vers les tribunaux des forces armées, ou carrément une liquidation sommaire, je pris les devants en réussissant à écrire à Germaine Tillion  pour lui demander d’obtenir à travers ses connaissances mon transfert en France. En fin de compte, mon départ fut enfin approuvé par la Délégation du gouvernement. La procédure fut mise en route et, un jour de janvier 1960, je fus sans ménagement transbordé dans une fourgonnette de la prison. Destination : le port d’Alger ! Le transport se fit sans encombre et ce fut en arrivant dans l’enceinte portuaire qu’un contre-ordre inattendu enjoignit à mon escorte de rebrousser chemin. Je dus donc regagner manu-militari le quartier des isolés pour y croupir encore quelque temps. Enfin, cinq semaines plus tard, me revoilà en route vers le port pour être finalement embarqué dans la cale d’un paquebot de ligne, enchaîné avec un parachutiste de la 10e D.P. jusqu'à Marseille où je fus immédiatement incarcéré dans la prison des Petites Baumettes. Toujours sur intervention de Germaine Tillion, je fus transféré à la prison de Fresnes, à Paris, où j’obtins le régime politique qui dura jusqu’à ma libération après les accords d’Evian en 1962.
Y.  S.

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