Germaine TILLION
Dans la troisième partie de ce témoignage, Yacef Saadi, chef historique de la Zone Autonome d’Alger, évoque encore les efforts fournis par Germaine Tillion pour tenter de rapprocher “ les deux pays” et mettre un terme à la guerre et à ses affrontements sanglants.
L’ ethnologue, fidèle à sa démarche, participe à l’envoi d’un émissaire algérien, militant de la cause nationale, pour contacter à Tunis le CCE (Comité de coordination et d’exécution). Il revient presque désabusé, découvrant en terre tunisienne deux mondes qui s’ignorent, selon les propos de Yacef Saadi. Celui de l’intérieur et celui de l’extérieur. Les combattants et les autres.
Cela étant, le “ deal ” conclu avec Germaine Tillion est réalisé. La balle est désormais dans les deux camps.
Germaine Tillion reprit ses explications. Moi, je considère, que c'est un devoir d'œuvrer ensemble pour en finir avec ce drame qui déchire nos deux pays.
Nos deux pays ! Mais c'était un progrès considérable qui confirmait que l'opinion publique en France à l'égard de la « question coloniale », avait évolué. Le « nos deux pays » de mon interlocutrice était un signe évident de progrès certes, mais il restait tellement à faire. Question délicate s'il en fut, elle nécessitait une réflexion approfondie mais comme le temps manquait et que la réponse « exigée » devait être délivrée sans attendre, je dus concevoir une manière de diversion pour prendre le temps de réfléchir. En ce qui me concerne, lui dis-je, j'applaudirais sans retenue à toute initiative qui pourrait nous rapprocher du but, si tel était aussi celui par vos mandants. Toutefois, je me dois de vous donner une précision qui, à mon avis, est indéniablement importante, à savoir que pour tout ce qui ressortit à la politique nationale, et vous l'avez sûrement deviné, seul le C.C.E. est habilité à traiter. Ceci dit, je suppose que pour votre gouvernement cette question non plus ne constitue nullement un obstacle. Il peut sûrement entrer en contact avec le CCE. Ce ne sont pas les voies ni les moyens qui manquent.
La voie officieuse, comme celle utilisée jusque-là, Germaine Tillion n'en voulait pas. Désirant entourer sa démarche du plus grand secret, elle était convaincue qu'à vouloir emprunter les sentiers battus, l'échec était garanti d'avance. Aussi prévint-elle.
“ Sachez que nos ennemis sont puissants. Que notre démarche soit éventée et c'est la déroute. ”
L'argument était imparable. Du coup. Tout me parut limpide. Les mandants de Germaine Tillion désiraient réaliser un « grand coup » dont, cependant, la nature restait imprécise. S'agissait-il d'une manœuvre prosaïquement électoraliste ? Improbable. Il n'y avait aucune élection en perspective cette année-là.
Finalement, j'estimais que si les « contacts » envisagés devaient aboutir à la paix pourquoi pas ! Dès lors, la partie me parut jouable. Après tout, me tranquillisai-je, qui ne tente rien n'a rien !
Un émissaire auprès du CCE
La solution idéale pour une démarche de cette importance, nous venions de le voir, serait vouée à l'échec, s'il lui était appliqué les mêmes recettes qu’auparavant. De part et d'autre, nous convînmes donc d'innover en dépêchant un émissaire auprès des gens du CCE en Tunisie. Quelqu'un de compétent évidemment, qui compte suffisamment de conviction pour convaincre à son tour ses interlocuteurs une fois arrivé à Tunis. A cette fin, par principe j'optai pour la route des maquis pour la simple raison que ports et aéroports étaient rigoureusement surveillés. Encore une fois, Germaine Tillion trouva la parade en suggérant une autre voie.
Je peux d'ores et déjà vous assurer sur ce point, dit-elle. Il vous suffit de me donner le nom du candidat chargé d'effectuer cette délicate mission, le reste est à ma charge.
Je répondis que Hadj Smaïn ferait l'affaire parce que compétent et qui plus est, non encore fiché par la police. A partir de cet instant, le sort en était jeté.
“ Ne vous en faites pas pour notre émissaire ”, nous avait assuré Germaine Tillion avant de quitter la Casbah. “ Il n'a qu'à se tenir prêt et tout ira pour le mieux.” Rien de plus facile. Les amis de Germaine Tillion disposaient de mille et un moyens pour acheminer n'importe qui et n'importe quoi, quelle que soit la destination envisagée. Il était tard et en même temps l'heure de se séparer. Visiblement fatiguée, Germaine Tillion devait partir. Sur le pas de la porte, en lui faisant mes adieux, je crus opportun de lui rappeler aussi les termes de notre première discussion sur les exécutions capitales. La conjoncture (les contacts envisagés avec le FLN), lui dis-je, pourrait être perçue comme un signe positif probable comme amorce « réelle » en direction de la paix. Elle répondit qu'elle était navrée de n'avoir pas réussi la première fois « à stopper la machine infernale ». Mais cette fois, dit-elle, c'est différent.
J’espère pouvoir y arriver. En tout cas, je ferai tout pour cela, lança-t-elle au moment où la porte se refermait derrière elle et Ali Bouzourène. Le lendemain, elle atterrissait à Paris-Orly.
Deux jours plus tard Hadj Smaïn reçut en main propre un passeport vierge que lui remit le lieutenant Singlard du 2e bureau de l'armée française.
En recevant Hadj Smaïn à mon refuge au 3, rue Caton avant son départ, je lui parlais de la conduite à suivre en présence des gens de Tunis. Surtout pas de surenchère ni d'estimation surfaite sur nos capacités réelles. S'en tenir à la vérité. Il faut qu'ils sachent que nous sommes en panne, que nous avons un besoin urgent de plastic. L’essentiel, c'est que tu ne reviennes pas les mains vides
Je lui souhaitai bonne chance en me levant pour lui signifier la fin de l'entretien et l'heure de partir. Il se leva à son tour et se dirigea vers la porte de sortie, mais au moment où il allait la franchir un guetteur installé à la terrasse de la maison donna l'alerte. “ Les paras sont là tout proches ! ” cria-t-il Ils étaient là, en effet, mais pas pour nous, ratissant les toits, à quelques mètres de notre bâtisse. Dans pareil cas, on n'hésite pas, on se cache et on laisse passer l'orage. Par chance. Hadj Smaïn n'était pas sorti. Il se serait non seulement arrêter mais il aurait passé de mauvais moments pour la simple raison qu'au regard du dispositif (D.P.U.) installé par le colonel Trinquier, il n'avait pas le droit de se trouver au cœur de la Casbah sans autorisation dûment signée des autorités militaires. On imagine les conséquences d'une telle arrestation : report du voyage de Tunisie, torture et peut-être qui sait ? Déballage de certaines confidences... Natif de Constantine et travaillant dans une instance judiciaire éloignée de la rue Caton, Hadj Smaïn ne pouvait éviter l'incarcération. Je fus donc contraint de l'accueillir dans ma cachette jusqu'à la fin du ratissage. Non habitué au confinement, il en souffrit, mais deux heures plus tard, il était à nouveau libre. Quant à moi, j'avais commis forcément une grave erreur par le simple fait de lui avoir montré mon P.C. et fait partager mon réduit. Un refuge jusque-là inviolé. Mon initiative eut pu aisément être assimilée à de l'amateurisme. Initiative hasardeuse, dangereuse même dont je risquais à terme de pâtir. Mais quelle attitude adopter dans de telles circonstances ? L'alerte nous avait pris de court et il m'était impossible de l'évacuer sans risques pour sa personne et pour nous mêmes.
Après cela, une chose importante restait à faire. Il fallait le persuader, quoi qu'il en coutât d'oublier, de gommer de sa mémoire s'il le fallait jusqu'à l'existence - même de la rue Caton et du ratissage qui nous avait conduits à partager le même sort pendant deux longues heures, je te demande par conséquent, si jamais il devait t'arriver malheur, ce que je ne te souhaite pas, d'avoir le comportement de quelqu'un qui n'aurait jamais mis les pieds ici. Une ultime recommandation s'imposait. En attendant ton départ pour Tunis, un conseil. Ne change rien à ton existence d'Alger dans ta façon de vivre. Et bonne chance !
Hadj Smaïn s'en fut. Visiblement décidé à accomplir sa mission mais sûrement encore sous le choc du ratissage. Qu'à cela ne tienne ! Hadj Smaïn était donc parti. Première escale : Paris. Plus exactement le domicile de Germaine Tillion à Saint-Mandé dans le l2e arrondissement, à proximité du bois de Vincennes
Là, on perd pas le temps. Sitôt débarqué, Hadj Smaïn, grâce à l'entregent de Germaine Tillion, est mis en présence de Mangin et d'André Bouloche, tous deux membres influents du cabinet du président du Conseil. Les dîners en ville se succèdent, on mange, on apprécie et on discute, Mangin et Boulloche se relayant pour « convaincre » El Hadi Hadj Smaïn de persuader à son tour les autres (C.C.E.) que cette fois ce sera la bonne. Enfin arrive l'heure du départ vers Tunis. On s'offre un dernier dîner pour conclure.
Il atterrit le lendemain à l'aéroport de Tunis-Carthage où il franchit les contrôles de police sans difficulté. Ce n'est que le lendemain qu'il se met à l'ouvrage.
Dans son petit hôtel de la rue de Yougoslavie, à Tunis, Hadj Smaïn se réveille tôt le matin. Se sentant d'attaque, il se lance à la recherche du CCE. Et à peine sorti de l'hôtel, il est intercepté, par quelqu'un qui le conduit tout droit auprès d'un certain commandant Si Tayeb, lequel se présente à lui en qualité d'adjoint de Krim Belkacem, l'ancien chef de la Wilaya III, devenu ministre de la Guerre au sein du CCE, Hadj Smaïn rassuré qu'il ne partira pas bredouille, délivre ses messages et attend. Le clerc de justice note quand même que Si Tayeb n'a fait qu'écouter.
Deux jours passent. Pour tuer le temps, Hadj Smaïn visite Tunis et notamment l'université Zitouna. Puis le voilà nanti d'une longue lettre que lui remet Si Tayeb à notre intention. Une lettre écrite de la main de Krim Belkacem qui, malgré l'urgence et l'acuité de nos doléances, n'a pas daigné le recevoir. Tu peux à présent retourner à Alger. Tout est consigné dans la lettre que voici... l'instruit Si Tayeb au nom de Krim ! En clair ta mission est terminée, tu peux t'en aller.
Deux mondes qui s'ignorent
Hadj Smaïn est interloqué, il accuse la réponse Tayeb comme la preuve qu'au sein du FLN il y a deux mondes qui s'ignorent : celui de l'intérieur et celui de l'extérieur. Les combattants et les autres. Deux mondes qui lui ont paru antinomiques pour ne pas dire antagoniques.
Heureux de quitter Tunis et ses écrans opaques, Hadj Smaïn s'embarque le lendemain pour Paris. Il refait le chemin inverse sans avoir réglé la question du plastic, des armes, etc. En fait, l'a-t-il seulement évoquée en présence de Si Tayeb ?
Hadj Smaïn atterrit à Orly-Sud après deux heures et demie de vol. Et à peine sorti de l'aérogare, un taxi le conduit, moins d'une demi heure plus tard à Saint-Mandé, chez Germaine Tillion.
Contente de son retour, l'ethnologue des Aurès en avertit aussitôt Mangin et Boulloche. Des dîners s'ensuivent, des palabres, on parle évidemment de Tunis et des perspectives d'avenir si, comme ils en ont fait la demande, les Français parviennent à rétablir le contact avec le CCE, Hadj Smaïn se limite dans son compte-rendu aux collaborateurs de Bourgès Maunoury, à relater ce qu'il vient de vivre sans parler de la lettre que m'adressait Krim Belkacem. Quant au rétablissement des contacts avec les Algériens de Tunisie, Hadj Smaïn ne fait que répéter ce qu'on lui a dit : “ Il appartient au CCE d'aviser. ”
Le lendemain, il est à nouveau dans l'avion, direction Alger. Arrivée à la rue du Petit Thouars dans la journée même, il enfile sur le champ son masque de fonctionnaire réservé et froid. Deux jours passent, après quoi il me rejoint au 3, rue Caton pour me donner un compte-rendu complet de sa mission. A ma grande surprise, je retrouve là un clerc de justice franchement désabusé, visiblement déçu de son voyage à Tunis. Il me raconte ensuite sa rencontre avec le fameux Si Tayeb et sa froideur suffisante, et enfin son double séjour à Paris et ses discussions avec les agents du président du Conseil. A l'en croire, il s'est contenté d'observer strictement les termes de sa mission, sans rien improviser. Après cela, il retire de sa poche la lettre de Krim Belkacem et me la tend.
Dans sa lettre, Krim n'avait pas fait mention, fut-ce une fois, de nos troupes, de leur comportement face à la recrudescence et à l'ampleur des destructions commises par le corps expéditionnaire. J'avais alors compris que l'envoi de Hadj Smaïn sollicitant plastic et armes pour refranciser la ZAA n'a pas été, à proprement parlé, une initiative opportune...
Notre mission est terminée, dis-je pour le réconforter, à Hadj Smaïn qui semblait encore souffrir de la légèreté, du dilettantisme avec lesquels le CCE traitait les «combattants de l'intérieur ».
Ceci étant, le « deal » conclu avec Germaine Tillion avait été réalisé. Quant aux suites à lui donner, il ne nous appartenait pas même de les imaginer. Au CCE d'y pourvoir.
La balle était dans les deux camps, à eux de transformer ou de laisser choir. Pour nous, la guerre continue. Comme avant, pensai-je. Puis j'invitai Hadj Smaïn à partir. Il était temps.
Y. S.
- Publié dans :
- Yacef Saadi ,
- Germaine Tillion
Articles Connexes
- Récits de la Bataille d’Alger : Alger dans la guerre
- L’alliance perfide du politique et du militaire : La Bataille d’Alger, un tournant historique
- La Bataille d’Alger : L'offensive
- Récits de la Bataille d’Alger par Yacef Saâdi : De Melouza à Wagram
- Un évènement de grande portée sur le plan international
- Demain à 10 h : Conférence historique
- Récits de la Bataille d’Alger par Yacef Saadi : La trahison de Judas (2e partie)
- Récits de la Bataille d’Alger par Yacef Saadi : La trahison de Judas
- Récits de la Bataille d’Alger par Yacef Saadi : La torture sous la république
- Récits de la Bataille d’Alger par Yacef Saadi : La bombe du casino de la Corniche
DONNEZ VOTRE AVIS
Il n'y a actuellement aucune réaction à cette information. Soyez le premier à réagir !
Identifiez-vousS'inscrire







