mercredi 12 aot 2020 12:38:13

Mohamed Cherif Belmihoub, Professeur et analyste en économie

« Nous sommes dans une situation extrêmement complexe »

PUBLIE LE : 01-04-2020 | 23:00
D.R
L’arrêt quasi-total de l’activité économique risque de durer plusieurs mois, les prix du pétrole autour de 23 dollars est une donnée qui va durer aussi. Dans un tel contexte, il y a deux possibilités pour financer les déficits et redémarrer l’économie du pays, affirme, dans cet entretien, l’éminent professeur et analyste en économie, M.C. Belmihoub.
 
Entretien réalisé 
par Akila DEMMAD
 
 
El Moudjahid : Les préoccupations exprimées récemment par le président de la République, suite au retournement des cours du pétrole, traduisent les contraintes de financement de l’économie nationale dans la conjoncture actuelle. Où en sont concrètement les indicateurs et quel serait selon vous le scénario plausible si les cours du pétrole continuaient sur leur cadence actuelle ?
 
Mohamed Cherif Belmihoub : L’équation pour l’économie algérienne est à la fois simple et complexe. Simple, parce que tout est lié aux hydrocarbures : l’aisance financière du pays comme ses déficits sont déterminés dans une large mesure par les prix du pétrole. Donc nous sommes dans une dépendance structurelle aux hydrocarbures. Mais il se trouve que les prix du pétrole sont une donnée totalement exogène et c’est ce qui rend l’économie algérienne vulnérable car elle subit les fluctuations de ce marché. Le marché donne des signaux à court terme et donc même lorsque les prix sont favorables, il n’est toujours pas possible de faire des projections sur le long terme. 
Aucun développement n’est possible s’il n’est pas programmé sur le moyen et le long terme. On ne fabrique pas le développement (et son succédané, la diversification) par une loi de finances de surcroît annuelle. Au final, la simplicité de l’équation devient la source de sa complexité. Comment sortir de cette logique ? Depuis 1980, aucun gouvernement n’a osé poser cette question et la traiter avec courage, responsabilité et efficacité, si on excepte la courte expérience du gouvernement Hamrouche. Peut-être parce que la légitimité politique et sociale a manqué à ces gouvernements.  
 
Au cours des 20 derniers années, caractérisées par des prix du pétrole très élevés, l’abandon de toute perspective de projet de développement au profit d’une gestion populiste des ressources a augmenté la dépendance aux hydrocarbures sans aucune tentative sérieuse de diversification économique. Les 20 dernières années ont annihilé toute perspective de sortie de cette dépendance. Il faut ajouter, l’Algérie n’est pas un grand producteur et ces dernières années on dégage de moins en moins d’excédents d’hydrocarbures exportables. A 23-25 dollars, la situation des finances publiques est extrêmement difficile. 
 
Pour rester dans la loi de finances 2020 et la gestion budgétaire (budget de fonctionnement et budget d’équipement), les équilibres étaient déjà rompus dans le cadre de cette loi, laquelle loi était élaborée sur des hypothèses des plus fantaisistes : un prix de référence de 50 dollars, des prévisions de recettes fiscales ordinaires en forte croissance et des dépenses de fonctionnement qui ne tiennent compte d’aucun paramètre de rationalité. On a aussi fait comme par le passé, le déficit est reporté sur les dépenses d’équipement qui est impacté de près de 25% par rapport à 2019.
 
Dans de telles conditions, des marges de manœuvres sont-elles encore possibles ?
 Pour redresser la situation et revenir à des normes acceptables il n’y a pas mille possibilités : agir à la fois sur les recettes et sur les dépenses. Sur les recettes, l’épargne intérieure est très faible, le marché financier anesthésié, l’assiette fiscale ne peut s’élargir cette année, au contraire elle va se rétrécir. A partir de là il reste trois possibilités qui doivent être combinées : améliorer le rendement fiscal (marginal), la dette intérieure par la planche à billets et l’endettement extérieur (inévitable dans le contexte actuel), mais très difficile et coûteux en raison de la tension sur les fonds disponibles exercée par l’ensemble des pays (le FMI estime le besoin de financement mondial à 1500 Mds de dollars). 
 
Sur les dépenses, une rationalisation de la dépense publique s’impose, elle doit toucher en premier lieu les subventions qui ne sont pas directement orientées vers les catégories les plus vulnérables (carburants en priorité). Attention, une politique d’austérité serait catastrophique pour le pays. L’action doit se faire du côté de la demande et pas de celui de l’offre. Sinon une stagflation dévastatrice n’est pas à écarter (inflation et chômage en même temps).
 
Notre pays fait face à un double déficit, budgétaire et au niveau de sa balance des paiements. Les deux déficits se sont accentués au cours de ces cinq dernières années et posent le problème de leur financement. Dans quelle mesure, les décisions prises dans le sillage de l’avant-projet de loi de finances complémentaire pour 2020 pourraient-elles contribuer à en réduire les écarts ?
Heureusement qu’il reste encore des réserves de changes suffisantes pour supporter le déficit de la balance de paiement sur les deux années 2020 et 2021, ce qui permettrait un approvisionnement en produits de base, de médicaments, d’intrants industriels et des équipement, à condition d’avoir des ressources financière en dinars. Contrairement à ce que pensent beaucoup, les réserves de changes ne sont pas des ressources budgétaires. Imaginez la situation si l’on n’avait pas ces réserves de changes ? 
La préparation de la loi de finances complémentaire a été repoussée à plus tard en raison de l’incertitude qui caractérise la situation économique mondiale et l’impossibilité de formuler des hypothèses d’évolution des principaux paramètres économiques dont le prix de pétrole de référence. 
Donc aujourd’hui nous sommes dans une situation de stand-by. Ceci à court terme. Mais peut-être c’est le moment de préparer l’Algérie à l’après-Covid-19 et par la même occasion à l’après-pétrole ?
 
Le recours à l’endettement extérieur et à la planche à billets pour faire face à la crise étant formellement écarté de l’agenda présidentiel, quelles seraient dès lors les marges de manœuvre du gouvernement dans un contexte aussi contraignant, au plan financier cela s’entend ?
Le rejet du recours à l’endettement extérieur était défendable lorsque le prix du pétrole était autour de 65-70 dollars et le Coronavirus était totalement inconnu. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation extrêmement complexe, l’arrêt quasi-total de l’activité économique risque de durer plusieurs mois, les prix du pétrole autour de 23 dollars est une donnée qui va durer aussi, alors dans un tel contexte, il y a deux possibilités pour financer les déficits et redémarrer l’économie : la planche à billets (endettement intérieur) et l’endettement extérieur.  Ne pas recourir à ces moyens de financement, c’est opter pour une politique d’austérité dont les effets seront désastreux sur les plans économique et social. 
L’effort budgétaire de l’Etat doit s’orienter prioritairement vers la population et le pouvoir d’achat pour maintenir une demande solvable à un niveau acceptable qui sera nécessaire pour la reprise de l’activité des entreprises. Dans ce cadre, l’Etat doit payer les salaires de travailleurs (50% de l’effectif) libérés par décision des pouvoirs publics.
 
La crise de l’économie en Algérie, un constat de vous d’ailleurs, n’est pas conjoncturelle, elle est structurelle et régénérative. Aussi, la seule alternative de sortie de crise ne peut être que la transformation des structures de l’économie algérienne qui doit passer par une nouvelle gouvernance. C’est une perspective à long terme, telle que vous l’avez affirmé. Dans cette optique et, en tant qu’expert, quelles devraient être les priorités pour au moins asseoir les éléments de cette nouvelle gouvernance économique ? 
Comme je viens de le rappeler ci-dessus, la situation économique est très préoccupante, à la fois par la crise dans le monde suite à la pandémie, qui détériore les facteurs économiques extérieurs sur lesquels est articulée l’économie algérienne dont les prix du pétrole, et par sa structure présente caractérisée par une concentration sur deux ou trois filières, une faible compétitivité des entreprises, une frontière technologique encore éloignée, une concurrence limitée, une appétence pour le risque très faible et une épargne intérieure insuffisante. A ces facteurs économiques, il faut ajouter des caractéristiques intrinsèques de rigidités institutionnelles qui bloquent souvent la dynamique économique (acte d’investir, relations avec les administrations économiques, autorisations multiples et inutiles, le système bancaire…).
La nouvelle gouvernance doit traiter ces problèmes tout simplement. Aussi, la nouvelle gouvernance économique doit être capable de comprendre que l’économie est mondialisée et il serait vain et même dangereux de vouloir la réguler avec les instruments d’une économie fermée et autarcique. De mon point de vue, et pour synthétiser, il y a trois leviers au moins sur lesquels doit être bâtie la nouvelle gouvernance : «Une administration consciente des enjeux de l’économie mondiale et capable de produire des politiques et des instruments à même de permettre aux agents économiques de se hisser au niveau de ces enjeux», «Un système financier qui irrigue l’économie» et «Une université capable d’anticiper sur l’avenir et de faire la pédagogie de la décision sur le long terme pour atténuer les attitudes de méfiance, de défiance et d’expliquer les enjeux du monde économique», ceci grâce à la qualité de la formation de la ressource humaine.  L’économie algérienne souffre d’un phénomène, peut être culturel, qui est le «patrimonialisme» c'est-à-dire une gestion possessive de la richesse, une gestion de stock et non de flux. Ce phénomène est présent aussi bien dans l’administration publique, quand il s’agit de l’allocation des ressources publiques que chez les acteurs économiques, lorsqu’il s’agit d’allouer les revenus obtenus entre l’acquisition de patrimoines privés et l’investissement dans les entreprises. Il y a certainement des raisons à ces comportements, d’ordres historiques et/ou culturels. 
 
Les conséquences de ces comportements : on crée peu d’entreprises, on investit peu dans la technologie, on s’intéresse peu à la formation de la ressource humaine, on s’engage peu sur le long terme, etc. La nouvelle gouvernance, c’est justement prendre en charge ces problèmes si l’on veut aller et gagner dans l’arène de l’économie mondiale, sinon nous y sommes malgré nous et par les mauvais côtés des chaînes de valeur mondiales : en amont comme fournisseur d’énergie et en aval comme consommateurs de produits finis, mais jamais au milieu, là où il y a de la valeur ajoutée. Lorsqu’il y a accord sur les enjeux et les défis, pour y faire face, viendra le temps des préconisations et des agencements institutionnelles de la nouvelle gouvernance. 
 
Mais il ne sert à rien de s’aventurer sur ces préconisations institutionnelles et procédurales si nous n’avons pas compris les enjeux ; nous risquons de reproduire la même gouvernance sans nous en rendre compte tant les résistances du présent et les vicissitudes du passé sont encore très fortes. La question de la gouvernance est importante aujourd’hui, parce que il faut se préparer à des mutations importantes dans le monde tant au plan économique que politique et même des comportements et des attitudes des personnes. La crise créera la rupture avec le système qui a prévalu jusqu’à présent et elle sera l’occasion pour se repositionner avantageusement dans le nouvel univers en proposant des modèles et des paradigmes originaux, inédits sinon le mimétisme reprend sa place et l’Algérie se reproduirait à l’identique. 
 
Profitons de cette crise pour sortir de la dépendance des hydrocarbures avec ses avatars la prédation, la corruption et l’irrationalité. Pour finir, on définit parfois la crise comme la table de travail ou la table d’accouchement, pour dépasser la situation présente, alors maintenant que la table est installée, travaillons pour aider à l’accouchement d’une nouvelle Algérie (nouvelle économie, nouvelle gouvernance, nouvelles valeurs, nouveaux comportements…).
A. D.
  • Publié dans :
DONNEZ VOTRE AVIS

Il n'y a actuellement aucune réaction à cette information. Soyez le premier à réagir !

S'inscrire
 

Donnez votre avis

Aidez nous à améliorer votre site en nous envoyant vos commentaires et suggestions