D.R
(Troisième partie et fin)
A la mi-août, l'enquête sur Gérard Etienne était terminée.
Il habitait El -Biar. C'était un homme très actif. Sa fiche fourmillait d'indications. Son domicile, ses habitudes, les endroits précis pour le localiser. Tout y était indiqué. Il y avait cette autre précision : dangereux et toujours armé. Une vraie cible! Il jouissait d'un grand prestige dans le quartier. Il était propriétaire d'une luxueuse salle de cinéma: le « Rex » et du bar du même nom qu'il exploitait sur l'Avenue Georges-Clémenceau. Il faisait partie de ces commandos au bavardage assourdissant qui plaçaient des bombes et pratiquaient l'enlèvement sous l'œil bienveillant de la police.
Il recevait beaucoup. Surtout des hommes d'allure mystérieuse. Des barbouzes à peine déguisés. Il devint notre homme dès lors qu'un soir, par manque de vigilance, son jeune employé, un Algérien, découvrit un râtelier plein d'armes installé dans son bureau du « Rex ». Le garçon en fut tellement effrayé qu'il alla tout droit raconter son aventure à son responsable de cellule.
Sur le plan pratique, son élimination ne posait aucun problème.
C'est grâce à Briki Yahia , chef de secteur FLN-ALN, ancien du PCA, que fut découvert Abdelkader Ben Barek qu'il intéressa à l'affaire. Briki le revit le lendemain 28 août 1956, dans un café de Bab-El-Oued pour la confirmation. Quant à l'arme, Ben Barek ça le connaissait. Il l'avait pratiquée ainsi qu'une variété d'autres pendant son service militaire
Le dimanche 2 septembre 1956, au soir au moment où le gris-bleu de la nuit s'apprête à absorber les derniers rayons du soleil , une «203» de marque Peugeot se gara à proximité de la salle de spectacle juste assez en retrait pour ne pas attirer l'attention
Yahia Briki conduisait. Sur la banquette arrière, les mains enfouies dans un sac de sport, Ben Barek remontait sa mitraillette, De temps à autre, il jetait un regard furtif à son compagnon de gauche, visiblement mal à l'aise .
Par le rétroviseur, Briki balayait du regard la lunette arrière tout en s'efforçant de scruter les passants à travers son pare-brise. Au même moment, Gérard Etienne accompagné de sa femme et d'un ami sortaient du bar. Mais au lieu de se diriger vers le rond-point comme d'habitude, ils décidèrent de poursuivre leur discussion au beau milieu du trottoir, en face de la «203». Un peu plus loin, il y avait des soldats qui faisaient leur ronde. Après un moment d'hésitation, Ben Barek retira l'arme du sac, en cala le canon dans l'encoignure de la porte arrière, inspira fort et tira. A cet instant, Gérard Etienne opéra un tour complet sur lui-même, criblé de douze balles. En appuyant sur la gâchette, Ben Barek avait volontairement imprimé à l'arme un léger mouvement, de haut en bas, pour aligner les impacts de balle comme s'il eut l'intention de trancher dans le sens vertical. En fait, c'était pour éviter la femme de Gérard et son ami.
Profitant de la confusion, le véhicule démarra et fila tout droit en direction du stade d'El-Biar, où il devait être abandonné.
Sans la négligence du pourvoyeur qui, dans sa panique, avait laissé traîner deux chargeurs sous la banquette arrière, la police n'aurait pas remonté la filière jusqu'au propriétaire, le fabricant de boissons gazeuses «Zerka» -qui devait soutenir, avec la dernière énergie, que son véhicule avait été volé.
Les frères Di-Roza qui affectaient d'être d'honnêtes commerçants, le jour, en vendant de la glace et des spiritueux, la nuit venue , déposaient des bombes ou assassinaient de pauvres gens. Ils avaient la manie de vanter leurs performances nocturnes. Ce bavardage devait coûter la vie, en premier lieu, à Jean, l'aîné.
Pour l'éliminer, Boualem Abaza et Omar El Kahwadji désignèrent Mokhtar, leur
coéquipier qui l'exécuta derrière la mosquée des Dix colonnes.
Vincent Béringuez, un coiffeur gravement porté sur la vantardise, était domicilié au 7, rue Soualah Mohamed. Il adorait se «montrer» devant sa clientèle européenne. Son exécution échut à un candide jeune fidaî, qui eut l'audace de le traquer à l'intérieur de son salon.
Les gens de Bab-El-Oued, comme Vincent le Marseillais dit la «Rascasse», s'adonnaient au terrorisme en silence.
Pour le débusquer, on fit appel à Ali Z'yeux bleus Les deux hommes se connaissaient déjà, Ali s'était présenté chez lui en jurant qu'il ne désirait pas se laisser intimider par le FLN. Il lui montra un visage affligé de peur, insistait sur la menace imaginaire qui planait sur lui, en citant les exemples du Bônois et de Budd-Abbott. Ebranlé, la «Rascasse» retira sa main de l'arme qu'il dissimulait derrière le comptoir sous la caisse enregistreuse. Puis il s'entendit répondre :“Ecoute, Ali, tu n'as aucune raison de les craindre . Nous allons tout arranger. On te donnera une arme et de l'argent. Comme ça tu seras des nôtres.” La preuve étant faite, Ali sortit son arme et lui administra deux balles. Dans la même semaine, l'autre Di-Roza -Vincent - subissait le même sort aux confins de la Casbah.
Le cas de Claude Mestre était différent. Ce fonctionnaire des renseignements généraux, estimé de ses chefs, menait une double vie. Il était affable et attentionné avec les gens du «Grand Café du Sahel» que gérait son père, place du Gouvernement (actuelle place des Martyrs) . Il lui arrivait de dire, par des allusions à peine voilées, sa façon de mener ses interrogatoires dans les locaux de la DST. Sa brutalité ne connaissait pas de bornes. Sans s'en rendre compte, il transgressait la règle du silence dont s'entourait habituellement son service. Que l'écho de ses bavardages nous fut parvenu rapidement, il n'y avait rien là d'étonnant. Nos agents de renseignements traînaient partout.
Son exécution fixée au 10 septembre échut à Merzak Hahhad qui activait au sein des groupes de la Basse-Casbah. Merzak connaissait parfaitement la mentalité des tenanciers de bars européens. Ce soir-là, il s'était rendu seul à son rendez-vous sans prendre d'autres précautions que le revolver accroché à sa ceinture. Claude Mestre n'était pas un monsieur comme tout le monde, il était méfiant et même dangereux. Pourtant il s'affaissa sans prendre le temps de tirer. La liste n'était pas close pour autant. Elle ne cessera de s'allonger tout au long de la guerre.
Sans trêve en perspective, la guerre se poursuivit donc. Mais pour ne pas attiser la folie exterminatrice des Européens, nous dûmes décrocher pendant trois jours. Et le 31 décembre, par des attaques à la grenade, je lançais nos commandos à l'assaut des quartiers résidentiels. Je résolus de réduire le nombre des lanceurs. Deux hommes, un lanceur et un guetteur, suffisaient amplement.
L'offensive fut fixée à 18 heures; l'heure de sortie des bureaux. Les gens remplissent les rues, les cafés, les bars regorgent d'une foule bigarrée au milieu de laquelle des militaires en grand nombre. Le lendemain, la presse donnait une somme de précisions. «Aux alentours de 18h, des témoins auraient vu deux Algériens, apparemment de simples promeneurs, se séparer en arrivant à hauteur du café des Boulomanes, rue Hoche, et y lancer une grenade. L'explosion a provoqué beaucoup de dégâts.
Au même moment, au pont Polignac, la devanture de la brasserie de l'Etoile volait en éclats. Près de l'hippodrome du Caroubier, c'est le Santa-Lucia qui a été visé. Le Santa-Lucia est un bar habituellement très fréquenté par des militaires en goguette. Puis, c'est le café «chez Tonton», avenue Poincaré à Kouba, qui écope. Dans le même élan, deux grenades sont lancées rue St-Anne au Clos-Salembier.
A la nuit tombée, le bilan est de 8 morts et 16 blesssés. La journée prit fin vers 21h avec une bombe qui explosa à l'intérieur du tri postal à la gare maritime, située à quelques mètres du commissariat de police du port. Elle fut déposée par le jeune El Madaoui et Z'minzère.
Le lendemain, 1er janvier, deux bombes marquent le début de la nouvelle année. Signe que la guerre sera encore plus éprouvante. La première charge visa l'hôtel St-Georges, explosant vers 22h et la seconde fut entendue à 1h du matin, ciblant le même hôtel.
Pourquoi le St-Georges ? Tout simplement parce que cet établissement était devenu une ruche malodorante où se tramaient mille et un complots chaque jour. Celui du Général Faure entre autres.
De son côté, le ministre résident Robert Lacoste inaugurait l'année nouvelle par un discours triomphaliste sur les «progrès» de la «pacification». Il saisit l'opportunité d'un discours à la radio pour révéler au monde entier qu'il était en possession d'une arme grâce à laquelle le sort de la guerre risquerait fort de prendre fin. De quoi s'agissait-il ? D'un décret visant à alléger la taxe (UGP) à la production du couscous. Cette déclaration a été publiée par le journal 1'Echo d'Alger du 3 janvier 1957 qui disait : “Le Ministre Résident a décidé de suspendre, à compter du 1er janvier 1957 à 0 heure, la perception de la taxe à la production applicable au couscous ...»
Cet excédent de «générosité fiscale» irait-il jusqu'à changer le cours de la guerre ? Lacoste n'était pas parvenu à se libérer de l'idée saugrenue selon laquelle les Algériens avaient plus faim dans le sens propre du terme que soif de liberté et d'indépendance
Nous lui répondîmes, le même jour, par une bombe qui explosa dans les entrepôts Vve Côte implantés dans le quartier de Belcourt. Le fidaî en sortit indemne. Il s'agit de Omar Hamani.
Aussi, pour le ramener à l'implacable réalité du moment, nous poursuivions nos attaques suivant la même courbe ascendante qui avait marqué l'offensive de nos groupes armés.
Y. S.
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