dimanche 05 avril 2020 02:33:48

Journée de lecture publique internationale de «L’âne d’or ou les métamorphoses» d’Apulée de Madaure

Le premier roman de l'Histoire mondialement célébré

PUBLIE LE : 13-02-2020 | 0:00
D.R

D’abord il y a cette info donnée par l’agence nationale de presse (APS), info qu’on peut considérer comme une bonne nouvelle : le 27 mars prochain est prévue la journée de lecture publique internationale du roman «L’âne d’or ou les métamorphoses» d’Apulée de Madaure, (aujourd’hui M’daourouch).  

Ce n’est pas tout : selon le Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA), la lecture publique en question va se dérouler simultanément dans de nombreux pays et dans autant de langues et ce, à l’initiative du Festival européen latin-grec. Enfin, dernière info tout aussi intéressante que les deux premières : le HCA accueillera en de nombreuses localités du territoire national des groupes de lecture «adhérant à l’appel des organisateurs» et ce, en offrant à ces groupes une tribune qui leur permettra de lire, le 26 mars prochain, des passages du roman choisis dans les trois langues usitées dans notre pays : arabe, français, tamazight. Tout cela n'est que justice, enfin rendue à notre patrimoine dans la mesure où Apulée de Madaure, auteur romanesque célèbre dans le monde entier et étudié dans de nombreux ouvrages historiques et littéraires, dont le fameux «Crables Historical Dictionary», publié en 1825, également présent dans de nombreuses encyclopédies, Apulée donc, reste hélas trop peu connu dans le pays qui l’a vu naître il y a près de 2000 ans : l'Algérie.
Qui est donc Apulée et qu'est-ce qui a bien pu le rendre aussi célèbre en son temps et jusqu'à présent ? De l’homme, on ne sait que peu de choses : Apulée est né au IIe siècle après J.-C. (vers 123) dans une famille aisée et ce, dans une bourgade qu'il rendra célèbre «ad vitam aeternam» (à jamais et pour toujours) : Madauros à l'époque romaine, d'où vient le nom de M'Daourouch aujourd'hui (Lire encadré sur M'Daourouch).  Selon les écrits le concernant, il se dit lui-même «mi-Numide» et «mi-Gétule», comme pour revendiquer —déjà, à l'époque !—une humanité fière de ses moitiés différentes. Peu soucieux de la question identitaire au sens étroit du terme, il se satisfait pleinement de ce que la nature lui a offert à sa naissance : une curiosité insatiable et une passion des voyages. De son œuvre maîtresse, «L’Ane d’or ou les Métamorphoses», on sait que c’est un roman de 11 tomes où il n’est question que de choses fantastiques.
 
«Chez nous, Africains, Apulée, en sa qualité d'Africain, est le plus populaire»  
 
Sur le plan littéraire donc, Apulée est considéré par les historiens et critiques littéraires comme l’un des premiers auteurs africains latinisés, et sans doute le père du tout premier roman dans l'histoire de la littérature mondiale, précisément «L’Ane d’or ou les Métamorphoses» qui suscite encore de nos jours une légitime fierté chez les intellectuels algériens et maghrébins. Saint-Augustin, l'autre Berbère latinisé, n'a-t-il pas dit de lui : «Chez nous, Africains, Apulée, en sa qualité d'Africain, est le plus populaire» ? 
Voici d'ailleurs un témoignage éloquent parmi tant d'autres, signé R.Thibau, historien de la littérature : «Depuis l'antiquité, le célèbre roman d'Apulée de Madaure n'a cessé d'exercer sur le lecteur un charme particulier qui ne s'explique pas facilement. Le livre et l'auteur nous intriguent, nous choquent et nous déconcertent, tout comme ils ont déconcerté les premiers Pères de l'Église, et plus particulièrement Saint-Augustin. Dans la littérature latine, il semble bien que cette œuvre, sans précédent, soit restée unique en son genre. Même dans l'ensemble des romans que l'antiquité a produits, il faudrait encore lui réserver une place spéciale.»  Dès les premières lignes du roman, en effet, un programme «extraordinaire» nous met en appétit de lecture : «Je vais dans cette prose milésienne te conter toute une série d’histoires variées et flatter ton oreille bienveillante d’un murmure caressant —pourvu que tu daignes jeter les yeux sur ce papyrus égyptien, que la pointe d’un roseau du Nil a couvert d’écriture—  et tu t’émerveilleras en voyant les êtres humains changer de nature et de condition pour prendre une autre forme, puis par un mouvement inverse se transformer à nouveau en eux-mêmes. Je commence...».                                                     
 
Apulée de Madaure, un aventurier doublé d'un «fin lettré»
 
«L’Ane d’or ou les Métamorphoses» est ainsi ce roman en onze tomes qui raconte les aventures d’un jeune homme, Lucius Apuléius de Corinthe, voyageant en Grèce (Au second siècle, Apulée de Madaure empruntait la voie terrestre pour se rendre à Carthage, Alexandrie et même Athènes lorsque lui arrivèrent à Tripoli les aventures qu'il nous conte dans ‘’Apologie’’, 72). Lucius rencontra alors une sorcière et voulant se métamorphoser en oiseau se trompa de produit et devint un âne. Désormais, il allait mener la vie misérable des bêtes de somme, tout en gardant le sens du discernement. Lucius allait pouvoir, de cette façon, juger les hommes de l’extérieur. A la fin, touchée par son malheur, la déesse Isis lui rendit sa forme humaine. Il renonça alors aux vanités du monde et se consacra entièrement au culte d’Isis et de son époux Osiris. Conscient, dès lors, du fait que les leçons que l’on peut prodiguer «passent» bien mieux à travers des récits et des histoires, il prit la résolution d’écrire ce récit dans lequel il narre les mésaventures du jeune Lucius, transformé en âne pour avoir essayé de percer les secrets de la magie et qui doit subir nombre d’épreuves pour recouvrer sa forme humaine. 
Aujourd’hui, les lectures faites de ce roman qui aurait, dit-on, inspiré de nombreux auteurs contemporains de fiction, sont aussi riches que diversifiées. Du reste, les commentaires à son propos sont toujours plein d’éloges, à l’instar de celui d’Assia Djebbar qui qualifia «l’Ane d’or ou les métamorphoses» de «chef-d’œuvre ruisselant, 18 siècles après, de jeunesse, de hardiesse et d’une drôlerie imaginative étonnante».  Certains y voient aussi un tableau vivant de la vie que l’on menait au IIe siècle de notre ère ; d’autres y lisent en filigrane un procès du colonialisme romain. On pourrait, à ce propos, se demander quelle était l'opinion des contemporains sur la valeur pratique du réseau routier dont ils étaient les usagers. A vrai dire, les documents sont rares. On sait seulement, d'une manière générale, que les voyages par terre étaient considérés comme fort pénibles. Cela tenait autant aux inconvénients nombreux du véhicule antique qu'à la nature du terrain sur lequel il roulait.  Un autre texte d'Apulée est là, d'ailleurs, pour nous éclairer sur ce point d'une façon suggestive : dans sa XXIe «Floride», petite anecdote à teneur philosophique, Apulée suppose le cas suivant : «Imaginons, dit-il, des voyageurs pressés d'arriver et qui ont donc mieux aimé monter à cheval que s’asseoir dans un char. Cela permet d'échapper à bien des choses : la gène des bagages, la lourdeur des voitures, la lenteur des roues, les cahots des ornières sans parler des tas de pierres, des saillies de racines, des ruisseaux dans la plaine, des pentes des collines. C'est pour supprimer toutes ces causes de retard qu'ils ont fait le choix d'un cheval endurant et vif, porteur solide et rapide coureur.» 
Pour conclure, Apulée fait remarquer que ces mêmes voyageurs pressés, s'ils rencontrent en chemin un haut personnage, s'empressent de mettre pied à terre et perdent à bavarder le temps précieux qu'ils comptaient gagner.   
 
Esprit brillant, Apulée était érudit dans nombreux domaines
 
La situation évoquée par l'auteur n'a peut-être pas grand-chose de spécial, mais le côté descriptif de l'anecdote présente malgré tout un certain intérêt. En effet, même si, selon les critiques littéraires, Apulée a «puisé son sujet chez ses devanciers, grecs ou latins, comme c'est souvent le cas pour les «Florides», le seul fait qu'il n'ait pas cité sa source prouve que son récit était vraisemblable à l'époque où il l'écrivait. Une description outrancière ou anachronique n'eût pas manqué de choquer ses lecteurs». D'autre part, ces morceaux choisis appelés «Florides», dont on sait peu de choses sur les circonstances de leur composition, datent —et cela a été certifié par les mêmes historiens et critiques littéraires— de l'époque  où Apulée résidait à Carthage, la ville où il «régnait» intellectuellement et y recrutait à foison ses admirateurs. Madaure, sa cité natale, considérée pourtant à son époque comme un autre grand centre de rayonnement culturel, ne lui suffisait plus pour étancher sa soif de connaissance. C’est ainsi qu’Apulée se rendit à Carthage, à Rome, puis à Athènes pour y étudier la philosophie, science pour laquelle il est devenu une référence en matière de philosophie platonicienne.
A chacune de ses œuvres, Apulée jouait, pour ainsi dire, sa réputation. «Aurait-il décrit dans sa XXe «Floride» l'état des routes que lui et ses lecteurs d'Afrique avaient habituellement sous les yeux ? Cela n'est pas impossible». Le manque d'aménagement et, à fortiori, l'absence épaisse d'infrastructure, dont il est fait état, et avec quels détails, à propos des routes citées dans le texte expliquerait bien, en tout cas, la disparition rapide de la majorité des «chaussées» romaines en Afrique et la rareté de leurs vestiges archéologiques.  Esprit brillant et curieux de tout, Apulée était connu pour son érudition dans un grand nombre de domaines, il était à la fois philosophe, poète, médecin, avocat, traducteur, mathématicien, astronome… en plus d’être un grand et infatigable voyageur. Il était aussi apprécié pour ses grandes qualités humaines qui lui ont permis d’atteindre, dès la trentaine, le sommet de la gloire.
Pour tout dire, l’initiative du HCA d’accueillir en de nombreuses  localités à travers le territoire national des groupes de lecture de son roman et ce, en offrant à ces mêmes groupes une tribune qui leur permettra de lire, le 26 mars prochain, des passages du roman choisis dans les trois langues usitées dans notre pays : arabe, français, tamazight, cette initiative donc, devrait apporter de nouveaux et précieux éclairages sur cette personnalité hors du commun qu’est Apulée de Madaure. En tout cas, une grande figure du patrimoine culturel national et immatériel mondial. Une figure qui mérite, de l'avis des connaisseurs, d’être davantage connue dans le pays —son pays— qui, dans l'Antiquité, s'appelait la Numidie.
Kamel Bouslama
 
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