vendredi 13 dcembre 2019 15:56:29

Louisette Ighilahriz signe son ouvrage à la librairie du Tiers-Monde : Chronique d’une « Algérienne »

Louisette Ighilahriz à El Moudjahid : L’obligation de mémoire

PUBLIE LE : 02-12-2019 | 0:00
D.R

Dans son ouvrage, intitulé Algérienne, publié en mars 2001 aux éditions Casbah, Louisette Ighilahriz explique avoir été torturée en 1957 pendant trois mois en Algérie «par le capitaine Graziani, qui agissait sous les ordres du général Massu et du colonel Bigeard».

La Moudjahida confiait en exergue de son livre : «Je souhaite que les français sachent qu’en Algérie, entre 1954 et 1962, il ne s’est jamais agi d’une opération de ‘’maintien de l’ordre’’ ni d’une "pacification".»
C’est, en effet, au niveau de la librairie du Tiers Monde que Louisette Ighilahriz a signé son livre qu’elle a baptisé «Algérienne», et ce, au bonheur de ses admirateurs et ses lecteurs. Son témoignage publié dans les colonnes du journal Le Monde en juin 2000, puis ce livre «Algérienne» furent à l’origine d’un débat douloureux mais salutaire sur l’usage de la torture durant la guerre d’Algérie. Elle attendra 40 ans avant de trouver l’énergie de voir son histoire publiée. Née en 1936 au Maroc, la lycéenne algéroise est tôt engagée dans la lutte pour l’indépendance comme agent de liaison.
Recherchée en pleine Bataille d’Alger, notamment après l’arrestation de sa sœur Malika et de son groupe, le 8 juillet 1957, elle entre dans la clandestinité. Rejoignant le maquis, la jeune femme et son groupe se retrouvent encerclés le 28 septembre 1957 dans une ferme à Chebli, dans la Mitidja. Grièvement blessée de cinq balles durant l’accrochage, rapatriée d’urgence dans un hôpital, elle passera plusieurs mois dans les locaux de la fameuse 10e D. P. à Alger.
Elle y sera torturée et maintenue jusqu’au 20 décembre, date à laquelle le commandant Richard, un médecin militaire, la fait transférer en prison pour recevoir des soins.  Elle fera ensuite les prisons de Barberousse et El Harrach à Alger, les Baumettes à Marseille, la Roquette à Paris et enfin Pau d’où elle est libérée le 10 décembre 1961.
Sihem Oubraham

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Louisette Ighilahriz à El Moudjahid
L’obligation de mémoire

Algérienne, c’est sous ce titre que Louisa, la combattante pour l’indépendance de l’Algérie, s’explique sur son itinéraire.

Pourquoi, après votre témoignage, avez-vous éprouvé le besoin de faire un livre qui revient sur les événements de 1957-1962 et évoque aussi ce qui s’est passé avant et après ?
Ce livre est, pour moi, une obligation de mémoire et un devoir vis-à-vis de la jeunesse. Je ne veux pas que l’on dise que l’Algérie a été offerte aux Algériens. Nous l’avons arrachée en consentant d’immenses sacrifices. J’écris pour rappeler qu’il y a eu une guerre atroce en Algérie et qu’il n’a pas été facile pour nous d’accéder à l’indépendance. Notre liberté a été acquise au prix de plus d’un million de morts, de sacrifices inouïs, d’une terrible entreprise de démolition psychologique de la personne humaine. Je le dis sans haine. Le souvenir en est lourd à porter.

Justement, pourquoi avez-vous choisi Anne Nivat pour écrire vos Mémoires ?
Il est très dure, il est atroce… je n’ai pas pu le faire moi-même parce que je n’ai pas réussi à mettre les mots sur les maux ! Car il fallait absolument parler de la torture, et comme j’ai subi l’innommable et que c’était un grand tabou en Algérie, je ne pouvais pas… il m’était impossible de  l’écrire. Quoi que maintenant, avec le temps, j’écrirais les répercussions de mon témoignage. Surtout les témoignages des parachutistes qui étaient en mission en Algérie et qui se sont eux-mêmes libérés et m’ont crié leur dégoût que ce que la France les a obligés à faire.

Pourquoi avoir attendu 40 ans ?
J’ai tenu tête… j’ai avancé. Mon époux m’avait dit : «Écoute Louisa, s’il te plaît, tu vas attaquer les généraux chez eux ?!». Parce qu’ils ne voulaient pas que le procès se passe ici en Algérie ! C’était en France… et comme vous le savez, en France ça coûte cher ! J’ai dû vendre mes bijoux. Vient un jour, lors du décès de la maman de Maurice Audin, quand Macron a dit, au moment où il est venu lui demander des excuses, ‘’effectivement, la torture était un système et c’est illégal’’. J’avais toute liberté d’attaquer une fois de plus les généraux au niveau de la cour internationale, mais malheureusement, mon pays n’avait pas signé les traités de Rome, car cette cour ne condamnait que les africains… 

On avait pratiquement caché cette  histoire aux uns et aux autres...
Le peuple français, à l’exception d'une minorité, a voulu tirer le rideau sur la guerre d'Algérie, qu'à l'époque on appelait "événements», «pacification», «maintien de l'ordre». De même, en Algérie, nous n’avons pas dit explicitement aux générations successives ce qui s’était réellement passé. On en parlait, mais on ne le faisait pas en profondeur, pas d’une façon rigoureuse, claire et transparente.

Le fait de ne pas dire la vérité sur la torture, de ne pas la condamner, autorise peut-être à la pratiquer encore ?
En effet, c'est comme cela que je vois la situation. Il fallait condamner la torture dès le départ. On n’amnistie pas des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité.

Quelles sont les raisons qui vous ont incitée à choisir «Algérienne» pour  baptiser votre ouvrage ?
Algérienne… parce qu’on me prenait pour une française ! Louisette est un deuxième nom de guerre pour passer à travers les parachutistes. En premier lieu, plusieurs tabous n’ont pas étaient révélés, en second, Louisette qui était connue au maquis a couru. Quand les français m’ont arrêté, ils ont crié «c’est Louisette !», alors qu’au maquis, on m’appelait Lila... mais Louisette a continué.
Entretien réalisé par : S. O.

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