vendredi 13 dcembre 2019 15:44:49

Rachid Sekak, ancien Directeur de la dette extérieure à la Banque d’Algérie : « Il faut une nouvelle philosophie du service public »

Aller vers une «monnaie stable», bureaux de change qui n’auront de sens qu’avec une «monnaie convertible sur un horizon temporel raisonnable», consolidation de l’indépendance de la Banque d’Algérie…

PUBLIE LE : 13-11-2019 | 0:00
D.R

Aller vers une «monnaie stable», bureaux de change qui n’auront de sens qu’avec une «monnaie convertible sur un horizon temporel raisonnable», consolidation de l’indépendance de la Banque d’Algérie…  autant de thématiques et de problématiques que M. Sekak, également économiste, analyse dans cet entretien.

El Moudjahid : «La monnaie nationale ne reculera pas, mais regagnera son équilibre systématiquement face aux autres devises, suivant les cours de changes sur le marché», a annoncé récemment le ministre des Finances. Quelles sont les conditions nécessaires pour obtenir cette «monnaie stable» ?
M. Sekak : Je n’ai pas connaissance des propos de Monsieur le ministre des Finances. Mais, il faut relever qu’une «monnaie stable» résulterait de la combinaison d’une multitude de facteurs : une économie de production diversifiée et efficiente ; une absence de déséquilibres budgétaire et de balance des paiements et une économie sans inflation. Alors, si l’on fait abstraction d’une possible décision de nature purement administrative de maintenir de manière artificielle un taux de change stable pour notre monnaie, force est de constater que nous sommes encore très éloignés des conditions pour assurer une vraie stabilité de notre monnaie. La mécanique économique est universelle et malheureusement implacable.

Après les avoir accrédités du statut de «rempart» pour pallier à la hausse de l’euro, les bureaux de changes, de l’aveu du ministre des Finances, ne seront finalement pas installés. Pourquoi un tel revirement, selon vous ?
Je ne sais pas s’il s’agit d’un revirement. Le débat sur les «bureaux de changes» qui anime la scène nationale depuis de nombreuses années m’apparaît comme stérile et sans intérêt. Il ne peut y avoir de bureaux de changes dans les conditions actuelles de fonctionnement de notre économie. Un double taux de change n’est pas acceptable par certains organismes internationaux et les commissions de changes autorisées pour les bureaux de changes par les textes en vigueur ne permettent pas de couvrir le différentiel entre le taux officiel et le taux parallèle. Alors, travaillons pour rendre notre monnaie convertible sur un horizon temporel raisonnable… et alors nous pourrons sérieusement parler de bureaux de changes. Le seul débat qui «vaille la peine» est celui des moyens et des réformes à mettre en œuvre pour atteindre une convertibilité totale de notre monnaie.

Dans l’une de vos contributions, vous évoquiez un programme de réforme sur 7 ans et qui serait basé, entre autres, sur un ajustement progressif du taux de change pour améliorer à la fois les recettes fiscales et la compétitivité des entreprises. Comment ?
Le contexte économique actuel est morose et pour le moins compliqué. Mais effectivement, je suis beaucoup plus optimiste sur un horizon temporel plus long car beaucoup de choses sont envisageables dans un contexte politique différent dont les contours sont en train de se dessiner.
Il me paraît possible, si la volonté politique, la confiance et la compétence sont là, de construire un programme de réformes économiques sur 7 années. Mais il ne peut pas y avoir de mesure unique, unilatérale ou solitaire mais uniquement des mesures conjointes et cohérentes. Alors, au-delà de l’ajustement du taux de changes que vous évoquez, il sera donc souhaitable d’accorder la plus grande importance aux pistes qui suivent et qui ne se veulent pas exhaustives mais apparaissent comme fondamentales :
- la consolidation de nos finances publiques ;
- la relance de la production et des exportations dans le secteur des hydrocarbures ;
- la modification de la gouvernance et les réformes structurelles, notamment celles touchant à l’organisation des marchés et de la concurrence ;
- la réforme du secteur bancaire et financier ;
- la réforme du secteur éducatif, notamment celui de la formation professionnelle.

Pour la gouvernance économique, vous dites qu’un choc culturel fort est indispensable. Des explications ?
Par «choc culturel» je voulais dire une nouvelle philosophie du service public. Une administration recentrée sur les exigences du terrain et pas sur celles associées à la redistribution de la rente et pour laquelle écoute, accompagnement, information et communication deviennent les maîtres-mots. Le texte réglementaire n’est plus l’interdit mais doit tracer les manières de faire, promouvoir et inciter les innovations et les initiatives. Ce recentrage implique aussi l’allégement et la simplification des procédures («streamlining») au travers notamment d’un engagement fort dans la numérisation. Il suppose une intervention rapide pour faciliter la création d’entreprises, la promotion de l’innovation technologique et méthodologique, et la formation innovante.
 
Sur la réforme du secteur bancaire et financier, vous préconisez une consolidation de l’indépendance de la Banque d’Algérie. Ce n’est pas le cas aujourd’hui ? Par quels leviers sera assurée cette consolidation ?
Pouvons-nous parler «d’autonomie» de la Banque d’Algérie quand le gouverneur de cette institution peut être révoqué à tout moment par le pouvoir politique ? Est-il possible de parler «d’autonomie» de la Banque Centrale quand les dérives budgétaires conduisent inéluctablement au financement monétaire de l’économie ? Pour le levier, une décision simple est envisageable : le retour à la loi relative à la monnaie et au crédit d’avril 1990.
Propos recueillis
par Fouad Irnatene

 

  • Publié dans :
DONNEZ VOTRE AVIS

Il n'y a actuellement aucune réaction à cette information. Soyez le premier à réagir !

S'inscrire
Presedant
Suivent
 

Donnez votre avis

Aidez nous à améliorer votre site en nous envoyant vos commentaires et suggestions