lundi 18 novembre 2019 19:11:00

Commémoration du 58eanniversaire de la manifestation du 17 octobre 1961 : Chronique d’un massacre étouffé

Le 17 octobre 1961, alors que la guerre d’Algérie touchait à sa fin, le FLN appelle à une manifestation pacifique dans les rues de Paris, pour dénoncer le couvre-feu raciste imposé quelques jours plus tôt aux Algériens.

PUBLIE LE : 17-10-2019 | 1:00
D.R

Le 17 octobre 1961, alors que la guerre d’Algérie touchait à sa fin, le FLN appelle à une manifestation pacifique dans les rues de Paris, pour dénoncer le couvre-feu raciste imposé quelques jours plus tôt aux Algériens. Cette manifestation pacifique à l’appel du FLN est sauvagement réprimée. Des dizaines de personnes seront retrouvées noyées dans la Seine. Pendant des années, ce crime sera caché et étouffé. Parce que c’est un devoir de justice de ne pas l’oublier, le Forum de la mémoire d’El Moudjahid, organisé avec l’association Machaâl Echahid, a ouvert hier quelques «fragments» de ce triste épisode de la guerre de Libération, avec maître Fatma-Zohra Benbraham, auteur de recherches autour de la question. «Les massacres du 17 octobre constituent une page de l’histoire méconnue et inexplorée, faute de documents  et de difficultés d’accès aux archives», dit l’invité du Forum.
 «Ce jour-là, des dizaines de milliers d'Algériens manifestent pacifiquement contre le couvre-feu qui les vise depuis le 5 octobre et la répression organisée par le préfet de police de la Seine, Maurice Papon. La réponse policière sera terrible.
Des dizaines d'Algériens, peut-être entre 150 et 200, sont exécutés. Certains corps sont retrouvés dans la Seine. Pendant plusieurs décennies, la mémoire de cet épisode majeur de la guerre d'Algérie sera occultée», raconte Me Benbraham, qui relate que «le lendemain du massacre, Maurice Papon publia un communiqué de presse où il minimise la répression et accuse les manifestants de violence envers les forces de l’ordre. Si quelques journaux ont tenté de contester cette version, c’est néanmoins ce communiqué qui va incarner la version officielle».
Notre invité regrette que «ce soit seulement à partir des années 1980, des historiens vont commencer à produire des travaux de recherche sur la manifestation et sa répression».
Mais il faut attendre 1997 et le procès de Maurice Papon sur ses actes pendant l’Occupation, pour que les événements du 17 octobre refassent surface sur la scène publique. «Commence alors un long travail de mémoire et d’écriture de l’histoire encore en cours», dit l’invitée du Forum. Pourquoi la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 a-t-elle été occultée pendant si longtemps ? «Parce qu’il s'agit d'un événement d'une gravité exceptionnelle, la répression d'État la plus violente qu'ait jamais provoquée une manifestation de rue», répond l’invitée du Forum, qui ajoute qu'il y a aussi une volonté de faire le silence de la part des autorités françaises. En premier lieu, bien sûr, les autorités impliquées dans l'organisation de cette répression : le préfet de police de la Seine, Maurice Papon, le Premier ministre, Michel Debré, ainsi que Roger Frey, ministre de l'Intérieur. «L’État français a voulu tirer le rideau sur cette affaire et faire en sorte que les Français passent à autre chose.» Me Benbraham explique par quels moyens le pouvoir a réussi à imposer le silence, et donc cette amnésie. «Il y a eu censure de la presse, avec l'empêchement des journalistes de se rendre sur les lieux de détention des Algériens, par exemple. Et puis très vite, les instructions judiciaires ont été closes sans aboutir. Il y en a eu une soixantaine, elles ont toutes débouché sur des non-lieux. Une volonté d'oubli judiciaire, qui s'est combinée avec les décrets d'amnistie, qui couvraient les faits de maintien de l'ordre en France, une difficulté à accéder aux archives, l'épuration d'un certain nombre de fonds... tout cela a contribué à ce phénomène d'occultation», déplore-t-elle. Notre invité raconte que «le procès de Maurice Papon pour complicité de crimes contre l'humanité, en tant que secrétaire général de la préfecture de la Gironde pendant l'Occupation, a certainement contribué à ouvrir le dossier du 17 octobre 1961 et à le faire surgir dans l'espace médiatique». Lors du procès Papon, en 1997-1998, des témoins ont parlé de sa personnalité, de son rôle en Algérie et à la préfecture de police de Paris. Parmi eux, Jean-Luc Einaudi, qui a publié une tribune dans Le Monde, du 20 mai 1998, où il employait le terme de «massacre», à propos du 17 octobre. Papon a trouvé bon de poursuivre Einaudi pour diffamation. Il a été débouté. Le terme de «massacre» a été considéré comme légitime par le tribunal. C'était un véritable tournant.    «Seulement, 58 ans après ces massacres par l'État, il n'y a toujours aucun signe de reconnaissance. Aujourd’hui, nous avons un devoir de mémoire, faire en sorte que les corps charriés par la Seine ne deviennent pas définitivement ensevelis dans la profondeur des eaux», conclut Me Benbraham.
Farida Larbi

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