mercredi 16 octobre 2019 13:19:13

M. Amar Abbas, expert financier, à propos des rôle et missions des banques publiques : « Une clarification est primordiale »

Sollicité pour nous livrer son point de vue sur la réforme de la gouvernance des banques publiques, annoncée récemment par le gouvernement, l’expert en finances donne ici une analyse minutieuse, relevant, précisément, que «des institutions plus efficaces sont indispensables pour développer un secteur financier résilient.

PUBLIE LE : 08-10-2019 | 0:00
D.R

Sollicité pour nous livrer son point de vue sur la réforme de la gouvernance des banques publiques, annoncée récemment par le gouvernement, l’expert en finances donne ici une analyse minutieuse, relevant, précisément, que «des institutions plus efficaces sont indispensables pour développer un secteur financier résilient. L’évolution du système judiciaire est, de ce point de vue, inéluctable». Il affirme avec force arguments que la prédominance des banques publiques sur le marché bancaire est «un fait» qui «n’est ni bon ni mauvais en soi». M. Abbas trouve intéressant d’«examiner le contexte sous-jacent et le degré de conformité de cette situation avec la vision qu’on a de notre secteur bancaire cible». Entretien.

Entretien réalisé par : Fouad Irnatene

El Moudjahid : La réforme de la gouvernance des banques publiques nationales s’effectuera, souligne le communiqué de la chefferie du gouvernement, à travers la professionnalisation de leurs conseils d’administration. N’est-il pas plus judicieux de s'attaquer au problème du financement de l'économie de manière générale et non aux instruments de ce dernier ?

M. Amar Abbas : Effectivement, l’impact d’une telle réforme, en dépit de sa nécessité, ne peut être que relatif. Si l’objectif est de soutenir durablement l’économie nationale, une réforme d’une plus grande ampleur du système financier s’impose. Cette réforme intégrera certes la problématique de la gouvernance des banques publiques nationales, mais elle doit s’appuyer sur une stratégie cohérente d’assainissement de l’environnement économique, réglementaire et institutionnel. Les problématiques de gouvernance desdites banques trouvent leur source dans les spécificités de celles-ci : l’Etat est leur actionnaire, régulateur, et les entreprises publiques constituent leurs plus grands clients. Leur rôle est ambigu.
Elles sont supposées être des sociétés commerciales dont l’objectif est la performance financière, mais elles sont impliquées dans l’exécution de nombreux programmes gouvernementaux dont les coûts sont extraordinaires. Une clarification des rôle et missions de ces banques est primordiale, un meilleur pilotage de leurs activités l’est également. L’assainissement de l’environnement économique suppose la simplification des procédures et les conditions de création d’entreprises, le respect du droit des sociétés et des règles et lois sur la concurrence et la transparence. L’objectif est d’améliorer le climat général des affaires.
L’assainissement de l’environnement économique est indissociable d’un ajustement et d’une stabilisation du cadre réglementaire dont la finalité sera de soutenir le marché en général et le secteur financier en particulier. Des institutions plus efficaces sont indispensables pour développer un secteur financier résilient. L’évolution du système judiciaire est, de ce point de vue, inéluctable.

Les banques publiques, jusque-là peu offensives, doivent-elles investir davantage dans la mobilisation de l'épargne publique à travers, entre autres, la Bourse, l’émission d’obligations, les produits islamiques, les sukuk pour jouer pleinement leur rôle ?

Les banques publiques peuvent jouer un rôle dans la dynamisation des activités de la Bourse. Mais elles ne sont qu’un maillon de la chaîne. Elles ne jouent qu’un rôle d’intermédiaire, et n’ont pas vocation à se substituer à la Bourse, ni aux émetteurs et investisseurs.
La Bourse d’Alger est en léthargie depuis sa création : six sociétés cotées, et un très faible volume de transactions. Mais il ne faut pas chercher les origines de cette défaillance dans l'appareil technique (COSOB, SGVB, Algérie Clearing), ça serait trop facile. Les banques n’y sont pour rien non plus. L’activité d’Intermédiaire en opérations de Bourse (IOB) est déficitaire dans les services des banques publiques où elle est exercée. L’état de la Bourse d’Alger renvoie plutôt à un mode de gouvernance bureaucratique, à l’origine d’un climat des affaires très contraignant. Les indicateurs macroéconomiques sont stables. Mais cette stabilité est artificielle puisque l’économie algérienne dépend très largement de la rente pétrolière. Le tissu économique est essentiellement constitué par des entreprises de très faible dimension activant dans le commerce et les services. Plus de 90% des entreprises privées sont de type familial sans aucun management stratégique, et 85% des entreprises publiques et privées ne maîtrisent pas les nouvelles technologies de l'information. La majorité des segments privés et publics vivent grâce aux marchés publics octroyés par l'Etat.
A ceci se juxtapose un secteur informel omniprésent. Concrètement, en l'état actuel des choses, très peu d'entreprises connaissent exactement l'évaluation de leurs actifs selon les normes du marché. Les comptes des entreprises algériennes, de la plus importante à la plus petite, sont dans un état qui ne passerait pas la diligence des audits les plus rudimentaires. L'opacité de la gestion et des comptes de la majorité des entreprises les rend inéligibles à une introduction en bourse, même quand elles le souhaitent.
Concernant la finance islamique, le cadre réglementaire fixant les conditions de son exercice est désormais établi et certaines banques publiques ou privées se sont déjà lancées. Il en était temps. Il ne faut, néanmoins, pas se faire d’illusions. Il ne s’agit que d’une pièce du puzzle. Je ne pense pas que la promotion de produits «charia’a compatible» va changer foncièrement le paysage financier national.

Si, pour nombre d’experts, le fait que 85% du marché bancaire soient détenus par les banques publiques n’est pas un problème en soi, c’est la consolidation du secteur bancaire par la fusion des banques publiques qui devient un impératif à la fois stratégique et opérationnel. Vous y souscrivez ?

La prédominance des banques publiques sur le marché bancaire est un fait. Ce n’est ni bon ni mauvais en soi, mais il est intéressant d’examiner le contexte sous-jacent et le degré de conformité de cette situation avec la vision qu’on a de notre secteur bancaire cible.
La fusion des banques publiques n’est pas pertinente. Une telle opération coûterait très cher financièrement, compte tenu d’un certain nombre d’éléments : Organisations, systèmes IT, culture entreprise et expertises divergentes. Son impact ne sera pas neutre d’un point de vue social. Pour qu’une telle opération ait du sens, il faut en supprimer les redondances (postes, structures, agences…) avec le corollaire en termes de plans sociaux.
Par ailleurs, les banques publiques sont déjà des «mastodontes» qui bénéficient de positions plutôt confortables sur le marché. Se remettre en question leur est difficile. Et de toute manière, elles n’y voient pas l’utilité. Elles se sont installées dans une position passive préjudiciable à leurs performances, leurs partenaires et à l’économie en général.
    F. I.
 

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