mercredi 24 juillet 2019 10:38:45

Lachemi Siagh, expert financier international et docteur en stratégie des organisations : « S’attaquer aux diverses subventions qui plombent le trésor public »

Déficits budgétaires, politiques économiques inefficaces, dépenses abusives… À ces problématiques, Dr Siagh propose une série de mesures de sortie de crise, à court et à moyen termes, tout en décortiquant les raisons desdits dysfonctionnements. Entretien.

PUBLIE LE : 16-06-2019 | 0:00
D.R

El Moudjahid : En dépit d’un ajustement budgétaire important, les déficits budgétaires et du compte courant extérieur demeurent élevés. Quelles solutions pour y remédier, notamment dans un contexte politique peu favorable ? 
Dr Siagh : Faisons d’abord un rapide état des lieux, pour mesurer l’ampleur de la tâche.
- Le déficit du Trésor s’est creusé pour représenter plus de 10% du PIB, ce qui est une dérive budgétaire dramatique, sachant que la barre est fixée à 3% pour les pays de l’Union européenne, à titre de repère.
- Une balance des paiements qui accuse un déficit de 12 milliards de dollars. C’est peut-être le déficit le plus ardu à résorber.
- Le Fonds de régulation dans lequel étaient logés les excédents des revenus pétroliers a été complètement asséché en 2015.
- L’épargne des banques, des entreprises et des ménages a été à son tour asséchée avec l’emprunt national. - Ensuite, en 2017, le recours massif à la planche à billets, soit 55 milliards de dollars sans contrepartie économique, a fini par fragiliser de façon dangereuse l’économie du pays : une solution naïve à un sérieux problème structurel. Au final, l’État a asséché les fonds prêtables à l’économie ; ce qui fait peser une menace sérieuse sur le secteur bancaire d’un risque systémique, une croissance économique inférieure à la croissance démographique, une montée du chômage et éventuellement une récession économique. Voilà donc le tableau en deux mots. Avec très peu de marge de manœuvre,  la situation semble désespérée et représente un défi majeur. Peut-on s’en sortir ? La réponse est oui. Mais il n’y a pas de solutions miracles. Il faut du temps, du travail, beaucoup de sueur et de sacrifices, et surtout une bonne stratégie pour le moyen terme et des mesures d’urgence à court terme. Mais le préalable à tout cela est de rompre avec la politique économique du passé. Il faudra changer totalement de paradigme en réduisant la place démesurée de la sphère publique dans l’économie, comme l’habitat, l’infrastructure, les programmes gouvernementaux et le secteur financier. L’État doit être un État stratège qui privilégie son rôle de régulateur et de collecteur d’impôts, pas un acteur économique majeur, mais un État qui veille à une meilleure répartition des revenus en faveur des plus démunis et à l’avènement d’une classe moyenne, gage de stabilité. Pour répondre plus précisément à votre question, commençons par le cours terme.  À court terme, il faut absolument mettre en place une stratégie de coût.
-La sphère économique et bureaucratique étatique s’est élargie démesurément à cause des revenus pétroliers et cela sans efficacité et à des coûts très élevés. Il y a un gaspillage énorme de ressources auquel il faudra mettre fin. On se souvient des augmentations de salaires sans contrepartie économique pour avoir la paix sociale ; les prêts bancaires bonifiés par le Trésor (alors que l’État paie presque 2 fois plus que les entreprises l’intérêt de son emprunt national) ; les dépenses fastueuses de représentation, de voyages, etc. Il convient aussi de réduire considérablement le train de vie de l’État. Tout le monde doit faire des sacrifices, mais pas les plus démunis. Il faudra revoir la rémunération et les salaires de certains corps comme les députés et les sénateurs, les parcs automobiles et les services de sécurité qui y sont attachés. Dans les pays scandinaves, les ministres vont en vélo à leur travail et accompagnent à pieds leurs enfants à l’école. Mais nous n’en sommes pas encore là. Le budget de fonctionnement représente plus de 60% de la dépense publique, et doit être considérablement réduit.
- Il faudra changer de réflexes : au lieu de dépenser à tout-va, l’État devra faire plus d’effort à collecter les impôts. Il semblerait que seulement 40% des impôts dus sont collectés. La situation est pire en ce qui concerne les impôts locaux comme la taxe foncière dont la collecte ne dépasserait pas les 5%.
 - Il faudra faire la chasse aux emplois fictifs dans le secteur public. Le cas d’Air Algérie est souvent cité dans la presse. Le secteur informel à lui seul fait perdre à l’État des sommes considérables en impôts, en charges sociales et contributions aux retraites. C’est une véritable bombe à retardement. Il faudra y mettre fin progressivement en réduisant les importations tous azimuts (nourriture pour chat, colifichets de toute sorte). Limiter l’importation aux biens essentiels et taxer fortement les produits de luxe ostentatoires. - Il est temps de rationaliser la consommation nationale d’énergie (gaz- électricité), utiliser le led, supprimer les climatiseurs énergivores, développer les énergies renouvelables au niveau des ménages pour dégager des surplus à l’export, enfin revoir les prix domestiques de l’énergie.
- Il faudra œuvrer à récupérer tous les crédits indûment octroyés à des projets non réalisés (agriculture saharienne) et accélérer ceux en retard de remboursement.

Est-ce tout ?
Pour le moyen terme, il ne s’agit pas de prendre des mesures pour simplement résorber les déficits et revenir à l’équilibre budgétaire, mais de concevoir une politique économique tournée vers la croissance et privilégiant le savoir, la créativité et l’entrepreneuriat, c’est-à-dire le secteur productif. En d’autres termes, il faut engager les réformes structurelles qui permettraient dans un avenir pas très lointain de faire émerger un secteur privé industrieux, productif, déconnecté de la commande publique, et faire entrer l’Algérie dans le concert des pays émergents.
Ces réformes doivent viser au préalable l’amélioration du climat des affaires. La place de l’Algérie dans l’index de la Banque mondiale «Doing Business» est parmi les dernières. La première réforme à mener est la réforme financière qui devrait aboutir à la création d’un marché financier diversifié et robuste qui prendra le relai en matière de financement de l’économie et soulagera le recours au Trésor public. Sans cela, la diversification de l’économie, tant essentielle pour la survie du pays et pour échapper à la captivité des hydrocarbures, ne pourra se faire. Dans le cadre de cette réforme financière, il faudra freiner l’usage de la planche à billets, pour mettre fin à l’endettement du Trésor vis-à-vis de la Banque d’Algérie, et rechercher des moyens de financement alternatifs.
Il s’agira d’engager des discussions avec les agences multilatérales,  pour obtenir des financements concessionnels et à long terme, pour compléter les projets d’infrastructure déjà engagés. Amorcer des discussions avec des bailleurs de fonds internationaux, pour des financements extérieurs sélectifs destinés à des projets commerciaux générateurs de devises à l’exportation et capables de rembourser leurs engagements. Il faudra en outre opérer une refondation totale du Fonds national d’investissement (FNI), pour en faire un véritable fonds souverain capable d’être un acteur majeur dans l’économie, et non un simple bras du Trésor pour l’exécution de dépenses non budgétisée. Il est impératif d’engager une réforme profonde des caisses de retraites et de protection sociale,
CNR, CNAS, CASNOS, CNAC, et les responsabiliser en matière de gestion de leurs ressources en conjonction avec la création de gestionnaires d’actifs et autre caisse de dépôt. Les entreprises publiques doivent cesser de s’accrocher aux mamelles du Trésor. Celles qui produisent de la dette doivent disparaître et laisser la place à des industries de substitution aux importations utilisant des inputs locaux. Pour le secteur de l’énergie, il faudra revoir la loi sur les hydrocarbures afin d’attirer des partenaires investisseurs, et rattraper le retard pris en matière de recherche et de production. La mère des réformes sera celle de s’attaquer aux diverses subventions, notamment énergétiques, de soutien aux produits de large consommation qui plombent le Trésor public. En ce qui concerne le traitement du déficit de la balance de paiement, celui-ci ne pourra pas se faire sans une politique ambitieuse de développement des activités de service purement algériennes, secteur très porteur, au lieu de se concentrer sur le montage d’automobiles, secteur très consommateur de devises. De même l’ouverture à la concurrence des télécoms, du transport aérien et maritime réduira les coûts à l’économie. Par ailleurs, un Code des investissements pour attirer les IDE doit être mis en œuvre. Enfin, pour améliorer la balance des comptes extérieurs, il conviendra de mettre en place une politique de change avec un dinar moins fort afin de décourager les importations, décourager les surfacturations et encourager les exportations. En conclusion, pour entamer ce travail, il faudra débarrasser l’économie algérienne des mauvaises décisions économiques qui ont coûté des milliards de pertes au pays, à savoir :
Les dispositions de la LFC 2009, la règle 49/51%, l’utilisation de la lettre de crédit comme seul moyen de paiement et le recours à la planche à billets. Dans la même veine, il conviendra de mettre fin au déficit chronique en matière de gouvernance et rétablir le principe de d’édition des comptes.

Vous avez évalué les besoins à 120 milliards de dollars à l’horizon 2022, précisant que ces «chiffres renseignent sur la dégradation des comptes publics». Davantage d’explications ?
En fait, en plus du déficit du Trésor à combler, il s’agit de couvrir les multiples dépenses non budgétisées et qui représentent des engagements que le Trésor ne pourra pas honorer. Cela représente en particulier des versements dus à Sonelgaz et à Sonatrach au titre du soutient des prix énergétiques, de la dotation du Fonds national d’investissements qui va comprendre la couverture du déficit de la CNR, l’échéance annuelle de l’emprunt national, entre autres. Ce sont-là des montants annuels récurrents pendant la période considérée.

Pour la mobilisation de ressources, il a été misé sur la finance islamique. Mais le développement de cette dernière semble tarder à venir. Pour quelles raisons ?
Beaucoup d’encre a coulé sur ce sujet et une attente démesurée a été suscitée. Si les résultats de la mise en œuvre de cette activité sont décevants, c’est parce que le problème a été posé en termes d’existence potentielle d’un gisement qui dort qu’il faut aller mobiliser pour un besoin de liquidité à court terme, car le Fonds de régulation a été asséché, l’emprunt national n’a pas suffi à combler le besoin, reste donc la finance islamique comme dernier recours avant de passer à la planche à billets. Le recours à la finance islamique n’a pas été conçu comme une réforme d’un secteur de l’industrie financière, avec son propre cadre de régulation, par la Banque d’Algérie, avec ses propres règles de reporting, sa propre comptabilité, etc.,  totalement dissocié des règles de la loi monnaie et crédit qui a été imposée comme une camisole de force à l’activité financière islamique. À ce sujet, j’avais écris deux ouvrages l’un s’intitule l’Islam et le monde des affaires, publié aux éditions d’Organisations à Paris, disponible en français, en arabe et en italien. C’est un livre de référence dont toutes les universités européennes et nord-américaines se sont dotés.
Le deuxième ouvrage s’intitule les Arcanes de la finance islamique, publié chez Casbah Éditions. Ces deux ouvrages expliquent dans les moindres détails les conditions nécessaires et suffisantes à mettre en œuvre pour une réussite de l’activité financière islamique. Les recommandations que j’avais formulées, dans le cadre d’une étude que j’avais faite pour le compte du FCE et remise aux autorités compétentes, n’ont pas été prises en compte, notamment la création d’un cadre spécifique à la finance islamique, le financement de projets et surtout l’émission de sukuk qui est l’activité la plus rémunératrice pour les investisseurs. Malheureusement, on a vu, dans la finance islamique, la collecte d’une épargne gratuite puisque rémunérée à taux zéro. Or, ceux qui disposent de cette épargne activent en grande partie dans l’informel et leur argent leur génère des rendements à deux chiffres dans le commerce.
Entretien réalisé  par : Fouad Irnatene

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