vendredi 16 novembre 2018 01:04:38

Souhila Zemirline, psychologue clinicienne, à El moudjahid : « Les parents sont tenus d’accorder plus d’intérêt à leur choix de centre d’accueil »

"La promotion d’une formation de qualité s’impose pour aller vers une protection efficience de la petite enfance"

PUBLIE LE : 11-09-2018 | 0:00
D.R

El Moudjahid : Notre nouveau mode de vie qui empreint nos actes et comportements a poussé beaucoup de femmes actives à opter pour l’alternative des garderies et des crèches. Comment vivent les enfants l’expérience ou plutôt la contrainte de l’absence des parents et de la mère, notamment sur le plan affectif, social et cognitif, devenue inévitable ?
Mme Souhila Zemirline : Intégrer son enfant au sein d'une crèche ou une garderie est une option pour beaucoup de femmes actives. De nos jours, une femme qui travaille apporte un plus dans la gestion d'une famille ; une aide indispensable pour joindre les deux bouts — crise économique oblige — surtout si cette dernière a fait de longues études. Le diplôme, en main, elle se retrouve sur le marché du travail, et c’est ainsi que les contraintes des gardes d'enfants surgissent. Crèches ou garderies, nourrices ou autres formules font que l'enfant se retrouve éjecté du cocon familial pour être intégré dans des collectivités, durant la semaine ou chez une nounou, très souvent, une personne étrangère dont on ne connaît finalement pas grand-chose. Un entretien de quelques minutes ou plutôt s’échanger quelques propos avec celle-ci, suffirait-il pour juger les compétences d'une personne et lui faire suffisamment confiance, au point de lui confier son enfant ? Certainement pas, pour l’unique raison qu’ une décision prise à la hâte, parfois forcée et par contrainte ne passe pas comme ça, sans laisser de traces sur l’enfant qui ne comprend pas ce déracinement, et le résultat, bien sûr, des changements brusques se greffant sur le comportement des petits qui vivent mal cette expérience, voire cette nouvelle situation imposée.

La forte demande sur ce genre d’établissements a fait des jardins d’enfants, un créneau juteux pour les «sans emploi, et tous ceux qui veulent se lancer dans le «business», pourtant s’occuper d’un enfant est une affaire très sérieuse dont devraient se soucier les parents. Une telle situation se répercute malheureusement sur la qualité de la prise en charge des enfants, et donc leur développement psychologique, parfois même leur sécurité. En tant que psychologue, comment voyez-vous ce phénomène ?
Le choix d'une crèche adaptée aux besoins de l'enfant doit être une priorité. Le bien-être de l'enfant doit être une question minutieusement étudiée, pour ne rien laisser au hasard. Il faut se préparer, à cette éventualité, avant de passer à l’acte.
Ce serait une erreur monumentale d’attendre les derniers moments pour choisir le lieu d'accueil de l'enfant. L'idéal ou plutôt la logique et le bon sens veulent qu’avant d’opter pour tel ou tel établissement, il serait plus judicieux de visiter plusieurs crèches, de ne pas hésiter à poser les questions pertinentes avant de confier son enfant et éviter les désagréments occasionnés par une mauvaise prise en charge, à l’origine de l'apparition de nombreux troubles comportementaux chez l'enfant. Si les parents peuvent faire retarder le recours à cette alternative jusqu’à l’âge de trois ans et confier leur enfant avant cet âge à une personne proche et de son entourage, une mamie, une tante ou autre, cela ne pourrait que préserver la continuité de l’éducation prodiguée à l'enfant, sans qu'il y ait un changement radical et bouleversant pour lui. En d’autres termes, le bien-être moral aussi bien pour l'enfant que ses parents est garanti et le père ou la mère, tous les deux, seront rassurés et confortés dans leurs choix.
 Ce serait la meilleure solution à adopter, sachant que c’est à partir de trois ans que l'âge mental de l'enfant lui permet de s'adapter aux changements induits par le développement de ses facultés mentales. À cet âge, il aura plus besoin de ses pairs et du groupe d'enfants avec lesquels il aura des affinités qui ressortent clairement à travers le jeu, le partage, l'apprentissage du langage, l'autonomie pour l'habillage, l'alimentation et l'acquisition de la propreté. Tous ces éléments ont un rôle clé dans l’épanouissement de l’enfant. Ces traits de caractère vont s'affiner, par rapport au milieu éducatif où se déroule toute une gamme d'activités éducatives en plus de celles de routine comme manger, jouer, se reposer, se laver les mains pour ne citer que ces gestes. En d’autres termes, le rôle de ces lieux de garde consiste à offrir à l'enfant une expérience de vie, en groupe, lui assurant un épanouissement, au quotidien. L'enfant a ainsi l'occasion de se développer sur les plans physique et moteur, affectif et social, cognitif et langagier. Mais pour cela, une collaboration entre l'éducatrice et les parents s’avère essentielle pour que l’enfant grandisse de manière harmonieuse. Il faut signaler que ce même enfant, dès sa naissance, crée ses premiers liens d'attachement avec ses parents, et c’est ce besoin qui façonne sa confiance et lui donne le goût de s'ouvrir aux autres.

Il existe des garderies improvisées, qui exercent sans agréments et lesquelles ne sont pas en conformité avec les normes, allant jusqu’à utiliser des garages ou des endroits non adaptés pour accueillir des enfants ; pourtant la loi de 2008, claire sur cette question, met en exergue la spécificité de ces structures et appelle à investir dans le facteur humain que sont les enfants, sans pour autant négliger l’aspect pédagogique. Mais ce n’est pas le cas avec la prolifération des nourrices non «homologuées» qui investissent nos villes. Comment voyez-vous ce phénomène ?
Nous constatons aujourd'hui, malheureusement, que les principes fondamentaux qui devraient régir l'ouverture des crèches sont piétinés, les lois sont bafouées au grand jour, et ceci est perceptible à travers tous ces dysfonctionnements, voire ces dépassements relevés ici et là. L’anarchie et le non-respect des cahiers des charges et de la loi en vigueur, pour l'ouverture d'une crèche, se déclinent de nos jours par des anomalies qui font des crèches et jardins d’enfants un commerce florissant, lequel, de surcroît, n’accorde que peu d’importance aux diplômes acquis, aux formations et surtout aux conditions d’accueil. La qualité est reléguée au dernier plan. Seule la question de faire le plein préoccupe les investisseurs dans ce créneau. Cet enfant qui sera l'adulte de demain, le citoyen de l'avenir ouvrant le droit à l'épanouissement, dès son jeune âge, pour pouvoir s'intégrer dans la société comme tout individu normal, est loin d’être le souci premier quand on a envie d’ouvrir une crèche. Se projeter dans l’avenir dans tout ce laisser-aller n’est pas évident. À cela s’ajoute le manque d'hygiène, l’insalubrité des lieux, l’insécurité et le manque d'espaces verts et espaces de jeux, dans biens d’établissements. L’autre fait grave aussi est sans doute de placer l'enfant face à l'écran d’un poste téléviseur pendant des heures, et bien plus. Les parents n'ont parfois même pas le droit de dépasser la porte d'entrée. L'enfant est récupéré par l'éducatrice sur le pas de la porte, parfois en pleurs ne supportant pas la séparation expéditive, parfois brutale. Pourtant, le rituel de l'accueil est censé donner à l'enfant l'occasion de se réaliser et de socialiser avec ses pairs, comme dans tout milieu de garde. C’est connu, le plaisir de partager un jouet, s'amuser où se confronter sont autant de scènes qui illustrent la réussite de l'intégration en milieu de garde, mais pour cela, il est primordial d’éviter les structures inadaptées et les éducatrices non qualifiées qui exposent l'enfant à tous les dangers moraux et physiques. La sonnette d'alarme doit être tirée, car il s'agit avant tout d’êtres fragiles et vulnérables qui méritent protection.

L’absence de contrôle, en effet, a encouragé la clochardisation de certains centres de la petite enfance, devenus même un danger potentiel pour les bambins. Des scandales, des drames ne cessent de faire la une de l’actualité. Le cas des «cages» conçues par une crèche à Alger pour les enfants ou encore le drame de cet enfant de trois ans qui a trouvé la mort en tombant dans une bâche à eau à Oran dans une crèche récemment, laissée ouverte, confirme aujourd’hui que le métier d’éducateur mérite d’être réhabilité, à travers des mesures strictes pour l’ouverture d’établissements de ce type. Quelles sont les qualités qui devraient être requises pour le gérant d’une crèche ou le personnel pédagogique de celles-ci ?
Il est inadmissible et interdit de recourir aux châtiments corporels, et pourtant on n’hésite point à corriger les bambins parfois pour des futilités. Des exemples d’enfants traumatisés par une nourrice maltraitante, une éducatrice incompétente dans des endroits, où le danger est quasiment présent autour de ces innocents ne manquent d’ailleurs pas. Comment pourrions-nous reconstruire une enfance abusée, détruite, redonner confiance à un enfant qui a été freiné en plein essor ? Toutes ces cassures dans le défilement du développement font vivre à l'enfant des expériences négatives vécues comme un traumatisme dont il ne pourra se défaire qu'après de longues années de thérapie. Il serait plus judicieux d'éviter les conséquences désastreuses d'une mauvaise prise en charge, en milieu d'accueil, de prévenir au lieu de guérir, chose qui ne peut se faire sans la mise en avant du critère qualité et la compétence des gérants de ces centres.

Il semble que la formation du personnel chargé de la petite enfance n’est pas encore considérée comme un impératif, puisque des écoles privées ouvrent leurs portes pour proposer des stages de cinq jours seulement pour l’exercice d’une activité aussi importante que de veiller sur les enfants. C’est une aberration de penser que cette durée suffirait à maîtriser les rudiments de ce métier. Quel commentaire faites-vous sur ce sujet ?
La promotion d’une formation de qualité s’impose pour aller vers une protection efficience de la petite enfance et ne pas tromper la confiance des parents placée dans ces établissements. Les instances concernées doivent procéder à des contrôles intensifs et réguliers, pour éviter tout dérapage, tant sur le plan sécurité que sur le plan pédagogie. Les parents sont tenus de porter plus d'intérêt à leur choix de centre d'accueil pour leurs enfants et exiger le meilleur. Car il ne servirait à rien de regretter après les décisions hâtives et non réfléchies, d’autant plus que l'enfant ne sait pas exprimer son mal-être par le langage, mais par des comportements difficiles à redresser, ce qui est plus grave, d’où l’intérêt de réhabiliter le métier d’éducatrice de la petite enfance.
    Propos recueillis par Samia D.
 

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