jeudi 16 aot 2018 15:04:38

Sonia nous quitte : la fierté des planches

Inhumation hier à Alger : Sobriété et émotion

PUBLIE LE : 15-05-2018 | 0:00
D.R

Sonia, c’est son nom. Un grand nom des planches qui vient de nous quitter (dimanche 13 mai) après une longue maladie. Le théâtre a été sa vie. Toute sa vie. Elle fait partie des rares dames qui ont le talent et le courage de poursuivre le parcours des pionnières, leurs aînées. Comme Keltoum (1916-2010) ou Fatiha Berbère (1945-2015) qui se sont imposées grâce à leur travail, la persévérance et la détermination malgré l’époque difficile et les préjugés tenaces. Evoquant l’adversité qu’elle a rencontré en embrassant un tel métier, elle se confie : «La génération actuelle, dit-elle, a beaucoup de chance puisque les mentalités ont évolué, la société ne voit plus, ou presque, l'artiste de la même manière. Moi, j'ai exercé mon métier à une époque où il était déjà dégradant pour un homme de le faire. Durant de longues années, presque toute ma famille m'a reniée. Mon père, qui avait juré de me tuer, s'est réconcilié avec moi seulement trois mois avant son décès « (Théâtre algérien au féminin, un voyage dans l'exclusion, Algérie Presse Service le 9-7-2012).
Ici seulement quelques repères d’un riche parcours.

De son vrai nom Sakina Mekiou est née le 31 juillet 1953 à El-Milia (Jijel) qu'elle quitte très jeune pour Constantine où sa tante l'élève. Elle fait partie d'une troupe de théâtre amateur avant d'intégrer l'Institut d'art dramatique et chorégraphique de Bordj-El-Kiffan (Alger) où elle côtoie une brillante génération de comédiens qui va donner au théâtre national son second souffle. Elle rejoint le Théâtre régional d’Annaba au sein duquel en trois ans, elle joue dans trois pièces : Etmaâ ya fassed etbaâ, Hasna wa Hassen et Ferssoussa wal Malik. Au Théâtre National Algérien (à partir de 1977), elle ne passera pas inaperçue. Dans Galou el-arab galou (1983), aux côtés de Azzedine Medjoubi (1945-1995), elle tient le rôle de gouwala (conteuse) et sera remarquée et retenue au festival de Carthage par la productrice libanaise Nidal al-Achqar pour Elf Hikaya wa hikaya fi Souk Okadh, spectacle écrit par le Palestinien Waled Sayf, mis en scène par le Marocain Tayeb Seddiki et joué par dix-huit comédiens représentant sept nationalités arabes. Grand moment avec Les martyrs reviennent cette semaine (1987), pièce adapté du récit du romancier Tahar Ouattar (1936-2010) où elle tient le rôle de Khadidja, un «personnage conscience»  plein de symboles et d'humanisme.
Avec Ziani Chérif Ayad, M’hamed Benguettaf (1939-2014) et Azzedine Medjoubi, portée par le vent d’octobre 88, assoiffée de nouvelles expériences, elle évolue au sein de Masrah el Qalâa (le Théâtre de la Citadelle) que le quatuor rend célèbre avec des monologues de haute qualité. Dans El-Ayta (Le Cri, 1988), Sonia montre ses pleines capacités, mais c'est dans Fatma (1990), un monodrame où se mêlent humanisme et humour que son talent éclate : «c'est pour aller au bout de soi-même, pour m'accomplir», dira-t-elle. Cette troupe indépendante séduit par la qualité de ses œuvres, le tonus de ses interprètes, l’audace des thématiques abordées mais elle est contrariée par la montée des extrémismes et la violence d’un terrorisme bestial et barbare. Le groupe éclate. Alors que Benguettaf et Ziani Ayad partent en France où leur collaboration donne des productions de qualité, d’abord La Répétition ou le rond-point (Avignon et Limoges 1994) puis Arrêt Fixe (Limoges 1996 et Théâtre de la Commune, Aubervilliers, 1997), Medjoubi et Sonia décident de rester au pays et de continuer à jouer. Medjoubi met en scène, pour le compte du Théâtre régional de Batna, Âalem El-Bâaouche, qui obtient un prix au Festival international de Carthage et, en 1994, pour le compte du théâtre régional de Bejaïa, il monte son ultime création, la pièce El-Houinta (la Boutique), avant qu’il ne soit assassiné le 13 février 1995 sur les marches du Théâtre National à la tête duquel il venait à peine d’être nommé. Sonia participe en 1993, avec Sid-Ahmed Agoumi, à la pièce L’amour et après de Masrah El Qalâa et commence à travailler avec Rachid Boudjedra sur l’adaptation du Journal d’une femme insomniaque, un roman qu’elle trouve trop osé et qu’il fallait, pour elle, «trouver la manière subtile de dénoncer des choses sans heurter le spectateur qui est dans la salle assis à côté de sa fille».
Sonia, certes choquée et traumatisée par l’ambiance peu propice à la création, n’abdique pas pour autant puisque la même année, elle tient le rôle de l’institutrice dans la pièce Lejouad (Les généreux) de Alloula (1939-1994), lui aussi assassiné et qu’elle avait connu au moins depuis la pièce Les bas-fonds (Al Dahaliz, 1985) avant qu’il ne devienne un ami et un repère. 
On la retrouve en tant que metteur en scène et comédienne en compagnie de Rachid Farès (1955-2012) dans « Nuit de divorce et Les Saltimbanques de Mohammed Farrah, une adaptation du Chant du cygne (2000), deux pièces à succès, avant qu’elle ne soit nommée, en septembre 2001, comme directrice de l’Institut national des Arts dramatiques et chorégraphiques de Bordj El Kiffan. L’année d’après, invitée en France pour Les Maudits à Vérone, une adaptation de «Roméo et Juliette» imaginée par le metteur en scène français Dominique Touzé, Sonia y campait en arabe classique le rôle de Clarisse, la suivante de Juliette.
Dans cette pièce, le rôle de Roméo était tenu par un comédien marocain et celui de Juliette par une comédienne tunisienne.
Tout en continuant à donner en lecture régulièrement le Journal d’une femme insomniaque (Layliyyat imra-a âariq) de Rachid Boudjedra ; des carnets intimes d’une femme algérienne auxquels elle a déjà prêté vie et corps, dans une mise en scène de l’auteur. Directrice du Théâtre régional de Skikda en 2008, Sonia produit, entre autres, Amam asswar El Madinaa (Devant les portes de la ville, 2010), une adaptation faite par Khaled Bouali d'une œuvre de Tankred Dorst et qui a constitué un des moments forts des Journées maghrébines du théâtre professionnel de Constantine. Au Théâtre régional d’Annaba (2012-2015) avec lequel elle renoue, non pas comme comédienne mais comme  directrice, Sonia ne se contente pas d’ «administrer «mais continue de s’impliquer dans le travail de création en tant que metteur en scène.
Elle a non seulement produit, en deux ans, sept pièces pour adultes et pour enfants comme Ouled El khir, Aïd el rabie, Imraa min waraq (en coproduction avec le Théâtre national algérien), Choukran li mourabiya Yasmine, El djamilate et Fi intidhar al mouhakama de Hamid Gouri mais l’envie de remonter sur scène ne l’avait jamais quittée puisqu’elle nourrissait l’espoir d’adapter avec Mourad Senouci Syngué Sabour (Pierre de patience) de l’écrivain afghan Atik Rahimi (le roman a été adapté au cinéma en 2012), un roman dont l’idée lui avait paru «extraordinaire, celle d’une femme qui soigne son mari dans le coma et qui lui raconte leur vie avec tout ce qu’elle a de terrible. L’homme est dans le coma mais entend tout». A la télévision Sonia a participé à quatre feuilletons dont El Bedra, d’Amar Tribèche où elle tient le rôle d’une femme atteinte d’un cancer, abandonnée par son mari. Au cinéma, elle a joué, entre autres, dans la première partie du dernier film de Karim Moussaoui En attendant les hirondelles. C’est très peu. Sa carrière, c’est le théâtre, le travail collectif, la relation humaine. Sa passion, ce sont les planches. Pour elle, la femme aussi bien que la scène, sont au centre de l'univers et incarnent, l’une et l’autre, tous les maux, tous les possibles, affaiblies ou fragilisées, elles savent tourmenter, consoler et donner de l’espoir en même temps. Pour Sonia la promotion de certains théâtres municipaux en théâtres régionaux a constitué une belle démarche, une «action réformatrice à même de propulser le théâtre en Algérie».  Le théâtre ? Elle s’y est investie corps et âme parce qu’elle y a cru et a y travaillé jusqu’à son dernier souffle. Cette Dame a été une fierté du théâtre national durant plus de quarante ans et elle continuera à incarner une immense comédienne au grand cœur, professionnelle et généreuse, qui avait toujours soif d’aller plus loin.
    CHERIF JALIL

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Inhumation hier à Alger
SOBRIETE ET EMOTION

La comédienne Sonia a été inhumée hier en début d'après-midi au cimetière Sidi Rezoug dans la banlieue d'Alger en présence d'une foule nombreuse. Dans une ambiance empreinte de sobriété et d'émotion, des comédiens et des compagnons de route de la défunte étaient nombreux à l’accompagner à sa dernière demeure.
Des figures du théâtre et du cinéma ainsi que le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, ont tenu à jeter un dernier regard sur la dépouille de la disparue et rendre hommage à la mémoire de la grande dame du théâtre algérien. Salah Ougroute, acteur et figure populaire du petit écran, regrette la perte d'une «grande dame du théâtre algérien» qui marqué également de son empreinte le cinéma. Hassan Kechache, acteur de cinéma associé dans le dernier long métrage En attendant les hirondelles, de Karim Moussaoui, film dans lequel a joué Sonia, garde le souvenir d'une «comédienne talentueuse», «engagée» pour la culture et l'art. Sa disparition, a-t-il déploré, est une «perte pour le cinéma et le théâtre algériens» qu' «elle a continué à servir, même dans les moments les plus durs de l’histoire» de l'Algérie. Pour sa part, le comédien et metteur en scène Ahmed Benaissa, regrette la perte d'une artiste qui a partagé la scène théâtrale avec de grands noms du 4e art algérien. Le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, avait lui regretté dans un message de condoléances, la perte d'une «artiste qui a voué sa vie à l'art et à la création au service de la culture», tout en saluant le «profond engagement» de Sonia pour la culture et les droits de la femme. L'ancien ministre de la Culture et de la Communication, Hamraoui Habib Chawki, lui, a salué la mémoire d'«une femme merveilleuse», artiste au «talent inégalable» qui, par sa présence sur les planches, a donné une grande «leçon de résistance au moment où le pays était en danger».

DES QUALITES EXCEPTIONNELLES

Le décès de Sonia a éploré le monde du théâtre ébranlé par la perte et d'une «artiste aux qualités exceptionnelles». Comédien et metteur en scène qui a plusieurs fois partagé la scène et l'écran avec Sonia dans des pièces comme Hadrya wal Hawees et Sans titre, dernière pièce jouée et mise en scène par la défunte, Mustapha Ayad s'est dit «profondément attristé» par la perte d'un compagnon de route qui a voué sa vie au quatrième art et à la culture algérienne. Il regrette également la perte d'une «grande comédienne» et d'une «excellente gestionnaire».
Abdelhalim Benmâarouf ancien directeur artistique du Théâtre régional de Annaba et collaborateur de la défunte estime, pour sa part, que «l'Algérie perd une dame de théâtre à la vision artistique futuriste» qui respectait la liberté des comédiens qui le lui témoignaient respect professionnel et affection en retour.
Compagnon de route de la défunte, le comédien Zahir Bouzerar salue la mémoire d'une «grande dame du théâtre qui laissera un grand vide». Rappelant que la comédienne avait été à l'initiative de la création du Festival du théâtre féminin à Annaba, il évoque une femme pleine de vie, d'une grande ambition et aux qualités humaines indéniables, autant de particularités qui se traduisaient dans son travail avec les étudiants, dit-il. Dramaturge proche de la défunte, Nadjet Taibouni, déplore la disparition de «celle à qui je dois toute ma carrière».
Elle avait collaboré avec Sonia qui a joué ou mis en scène ses textes Hadrya Wal Hawas, Nuit de divorce et El Djamilat. Le directeur du Théâtre national algérien (Tna), Mohamed Yahiaoui, garde le souvenir d'une dame «extraordinaire tant sur le plan humain qu'artistique», «rigoureuse» dans son travail et «aimée de tous», du public en particulier, dira-t-il. Le dramaturge et metteur en scène Omar Fetmouche évoquera les qualités «exceptionnelles» de Sonia qui, au-delà de ses talents de comédienne, avait assumé la direction de théâtre le commissariat de festival. Pour sa part, le critique de théâtre Ahmed Cheniki regrette la perte d'«une des meilleures comédiennes qui pouvait incarner tous les personnages, doublée d'un metteur en scène capable de proposer d'autres écritures scéniques».
Sur les réseaux sociaux, la nouvelle du décès de Sonia occupe la majorité des espaces animés par des figures de la culture algérienne de différents horizons. Des écrivains comme Arezki Metref, Samir Toumi, Mohamed Sari ou encore les universitaires Djamel Eddine Merdaci et Ahmed Meliani ont rendu hommage, sur leurs pages Facebook, à la grande dame de la culture algérienne et à son parcours militant. La jeune comédienne Wahiba Baali de la troupe Le cri de la scène, de Tamanrasset a rendu hommage à celle qui lui avait «inculqué les valeurs de l'honnête et de la persévérance dans le travail». Mohamed Cherchal, Yacine Mesbah, Mourad Khan, Hamida Ait El Hadj, Khadidja Guemmiri, Abdelkader Djeriou ou encore Nesrine Belhadj ont exprimé leur profonde tristesse devant la perte de Sonia qu'ils qualifient de «modèle».
De son côté, le caricaturiste Le Hic, lui a réservé sur sa page Facebook un dessin sous forme de tombée de rideau sur une élégante paire d'escarpins pour rendre hommage au talent de la comédienne et à sa grâce en tant que femme.

Un répertoire riche

En quarante ans de carrière au service du théâtre, Sonia lègue un répertoire riche de plus de cinquante pièces dont Galou Lâarab galou et Fatma. Fondatrice de la compagnie théâtrale «Masrah El Kalâa» (Le théâtre de citadelle), Sonia a continué d'occuper la scène durant la décennie 1990, en bravant le terrorisme et la mort qui avaient emporté des figures emblématiques du théâtre algérien, assassinés par les adversaires de la culture.
Durant ses années, Sonia avait produit des pièces comme Hadrya wel Hawess et Sarkha (Cri). Son dernier travail sur les planches remonte à 2015 avec la pièce Hadda. Sonia avait également assuré la direction de l'Ismas ainsi que celle des théâtres régionaux d’Annaba et de Skikda. La comédienne avait pris sa retraite à la fin de 2015 pour se consacrer à l'écriture mais aussi au cinéma où elle fera sa dernière apparition dans le film En attendant les hirondelles (2017) de Karim Moussaoui.

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