Le Pr Mohammed Taibi socio-anthropologue : «Une menace pour l’institution familiale et le lien social et moral»

«Le divorce est vieux comme les liens du mariage et constitue pour les spécialistes de la sociologie de la famille un objet fort précieux pour l’analyse de l’évolution des liens de parenté, et surtout le rapport entre le statut de la femme et les mutations sociales qui, en se restructurant, laissent des traces sur l’institution du mariage en premier lieu.
PUBLIE LE : 03-03-2018 | 0:00

Le divorce est devenu un phénomène récurent en Algérie. Un couple sur trois se sépare avant même la cinquième année de vie conjugale. Que s'est-il donc passé ? Comment de telles transformations de nos modes de vie ont-elles pris place dans une société dite traditionnelle ?
«Le divorce est vieux comme les liens du mariage et constitue pour les spécialistes de la sociologie de la famille un objet fort précieux pour l’analyse de l’évolution des liens de parenté, et surtout le rapport entre le statut de la femme et les mutations sociales qui, en se restructurant, laissent des traces sur l’institution du mariage en premier lieu. Dans l’encyclopédie de la famille, les problématiques du divorce sont traitées comme questions majeures indiquant la traçabilité des impacts des chocs subis par les subjectivités humaines suite aux déchirures du divorce. Toutes les religions et les sagesses l’ont évoqué. L’Islam l’évoque textuellement comme phénomène humainement objectif mais fatal au point où sa légitimité est considérée comme le halal le plus honni… c’est tout dire. Le fikh du nikah est un segment fondamental du fikh dans le monde de l’Islam. Ainsi le couple passant de la structure familiale élargie à un noyau familial réduit subi les contraintes exogènes découlant des relations de parenté traditionnelles, particulièrement le rôle de la mère et son pouvoir sur «le fils» et les aléas exogènes venant du monde du travail et de l’envahissement de l’espace public par la gent féminine. Trop d’images ont changé, surtout celle de la femme qui, en prenant la parole, a aussi pris le pouvoir, ce qui enclencha une déstabilisation de la hiérarchie fonctionnelle homme-femme. L’dépendance financière aidant, la vie du couple rencontre des difficultés de stabilité, ce qui fait augmenter, d’une manière qui me semble conjoncturelle, le poids du divorce dans la vie familiale actuelle. En outre, les flux médiatiques, les réseaux sociaux et les voyages poussent beaucoup plus les choix d’indépendance que le mariage avec ces codes ne facilite pas. Le recul de l’âge du mariage en est la conséquence comme la vie sexuelle en est une expression libertaire en vogue. Et la problématique qui est une énigme pour la sociologie reste l’incapacité des discours religieux et des douates à juguler le phénomène du divorce qui augmente dans tous les milieux. Sans lien direct avec le concept de société traditionnelle, le divorce reste une stratégie de vie et un choix qui anime les individus et les pousse souvent, et pour des raisons diverses, à rompre une relation pour un autre rêve ou une nouvelle aventure. C’est l’urbanisation accélérée, le travail et les logiques de la famille nucléaire et monoparentale qui font augmenter le divorce. Il n’y a pas de société traditionnelle mais seulement des sociétés en mutation souvent assises entre deux chaises. Les générations et les cultures imposent leurs logiques. Et la production sociale, surtout le lien social, s’affirme aussi dans et par le tragique».
Quelles sont les conséquences du divorce sur la société, sur la famille et sur les enfants ?
«L’institution du mariage subit les contre-coups des différentes fractures qui attaquent les corps sociaux en général. La société de consommation avec ses déroutes et ses misères qui se traduisent par une fragilisation accrue du lien social et familial continuera de ronger la famille et augmentera certainement le phénomène du divorce qui n’est que la traduction des mutations qu’à subit la tradition du mariage. Le recul de l’âge du mariage, devenu une philosophie de la nouvelle génération, les adaptions difficiles aux nouvelles formes des sociabilités, les contraintes de la question du logement et la ruée vers les images venues d’ailleurs rendent la vie du couple instable. L’avancée de la femme n’a pas provoqué une avancée de l’homme, et les anachronismes des subjectivités et les tiraillements compliquent les ententes. Les pouvoirs au sein du couple, devenus anachroniques, compliquent chaque jour globalement la mawada et poussent vers les affrontements qui finissent fatalement par des ruptures. L’institution du mariage subit des transformations lourdes qui vont du mariage informel (fatha) au mariage forcé et imposé aux couples pour des raisons de relations non désirées, et de fait, la production infantile de son côté est fatalement soumise aux difficultés de légitimité parentale. Cette population qui grossit vient s’adjoindre à la population victime des divorces légaux. Sans études ni stratégies, les pouvoirs publics semblent dépassés et le phénomène de la marginalité renforcera, de son côté, la délinquance et les souffrances d’une population juvénile en augmentation. La stratégie étant absente dans ce domaine, le rôle de la famille dans la stabilisation sociale et le développement est gravement menacé. Les institutions publiques manquent de visibilité et sont piégées par des reflexes purement administratifs. C’est le domaine où les mouvements associatifs doivent être impliqués après avoir été sélectionnés et bien formés pour mener à bien leur noble mission qui est, aujourd’hui, cruciale pour la paix civile».
Qu’est ce qu'il faudrait faire pour résoudre ces problèmes et bâtir des foyers qui s'inscrivent dans la durée ?
«Au départ, il faut faire un véritable état des lieux et engager des études sérieuses pour pouvoir, d’un côté, prendre en charge le phénomène du divorce et tout ce qui en découle. Puis, et je parle en tant qu’ancien membre de la commission juridique du parlement, faire évoluer le droit du mariage pour réduire surtout l’informel et protéger surtout la femme dans ses droits et ses responsabilités. Nous sommes devant un phénomène menaçant non seulement l’institution familiale mais renvoie de signaux menaçant le lien social national et moral. La communication dans ce genre de situation est plus que cruciale et la maîtrise des entrants sociaux tels la promiscuité et les pressions dans le monde du travail. La lecture de la société algérienne fait défaut et la faiblesse du discours religieux piégé par le politique ne permet pas le renforcement des normes traditionnelles du mariage. Les couples sont seuls face à leurs désarrois, l’apport de parenté se réduit et les ruptures semblent devenir une formalité par le droit. Les ministères concernés doivent dépasser la vision moralisante pour professionnaliser la gestion des phénomènes récurrents tels le divorce.
Propos recueillis par F. Larbi
 


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