D.R.
Guendriche, alias Judas, était l’homme par qui la trahison advint. Dès son arrestation, il s’est mis à table et se vit délier la langue par des “spécialistes” sans coup férir. Il avoua tout et bascula sans état d’âme. Yacef Saadi, chef historique de la Zone autonome d’Alger, raconte l’histoire de cette perfidie dans laquelle Judas s’y complaisait avec jouissance. Tissu de contre-vérités, manipulations, manœuvres mensongères et fourbes émaillèrent son voyage au bout du déshonneur. Yacef Saadi, relate comment il ne pu échapper à cet engrenage en se faisant capturer à cause de la délation de Judas.
(Première partie)
C'est dans la vieille ville, au café Benkanoun, à la rue Randon, que j'ai rencontré pour la première fois, en 1944, Guendriche Hacène.
C'est lui qui, quelques années plus tard, allait nous perdre et transformer Alger en un gigantesque navire en perdition. Il portait le sobriquet de Judas sans s’en plaindre outre mesure. On disait même qu'il s'en enorgueillissait parfois. C'était un « justicier » intransigeant et bavard, un scrutateur intraitable qui, lorsqu'une partie de dominos ou de cartes atteignait son plus haut degré de suspense, intervenait sans crier gare pour dénoncer les tricheurs, vrais ou imaginaires, apparemment par simple plaisir de gâcher le jeu. D'où le surnom de Judas. Anticipait-il déjà sur ses futures activités de délateur ? Personne à l'époque n’y songeait encore.
Un peu plus tard, en 1948, nous militions dans l'O.S. (Organisation Spéciale) sur laquelle, en principe, nous comptions pour déclencher les hostilités contre la présence coloniale. Mais hélas, l'enthousiasme engendré par cette perspective fut de courte durée.
C'est au mois d'août 1956, par le plus pur des hasards, que Ali la Pointe et moi avions rencontré Hacène Guendriche et son ami Hamoud Ader, le locataire de la maison. Ils nous offrirent du café, préparé à la hâte, puis souvenirs et réminiscences prirent le relais. On évoqua un passé récent, celui de l'O.S., à l'époque où Hamoud Ader était notre chef.
A première vue, ils avaient été attentifs à mes explications. Ce dont j'étais sûr, c'était que dans leurs têtes les interrogations n'allaient pas manquer de se manifester. Après cela, nous bûmes encore du café et, avant de nous séparer, je leur demandais de se déterminer.
La semaine suivante, une autre rencontre nous réunit cette fois chez Guendriche. Nous eûmes une longue discussion qui déboucha sur un engagement ferme de leur part de s'impliquer immédiatement avec nous.
J'en fus ravi car justement nous manquions de cadres à la Zone III Alger Ouest, dont le responsable avait été arrêté. Hamoud Ader hérita donc du poste et eut comme adjoint Guendriche qui, sans doute impatient de faire sa mue, décida de troquer du même coup le sobriquet de Judas contre celui de Zerrouk.
Sans aller jusqu'à nous méfier d'eux, nous décidâmes Ali et moi de leur faire passer une sorte d'examen probatoire, un test pour les mettre à l'épreuve. Ils y consentirent sans réserve et, pour montrer qu'ils étaient décidés à se battre, organisèrent rapidement la Zone III qui en peu de temps, multiplia les exploits, leurs groupes armés ne connaissant pratiquement pas de répit.
En revanche les semaines qui suivirent, notre marge de manœuvre fut frappée de plein fouet par les conséquences de la grève des 8 jours qui offrit mille et une occasions à l'adversaire de nous déstabiliser.
Visiblement aucun secteur du grand Alger ne fut épargné et la zone de Hamoud Ader et Guendriche ne faisait pas exception. Conséquences ? Mes contacts avec eux furent interrompus et, comme il n'y avait pas moyen de faire autrement, je résolus d'attendre que la situation s'améliore pour les rétablir. En effet, aussitôt la grève terminée, je rétablis sans difficulté le contact avec l'ensemble des secteurs, à l'exception, cette fois, de la Zone III, dont les responsables tardaient à donner signe de vie, nous laissant dans une incertitude des plus angoissantes. Etaient-ils morts ? Vivaient-ils quelque part mais n'osant pas se montrer de crainte de se faire repérer ? Dans ce cas, où étaient-ils ? Pour répondre à toutes ces questions, une solution me parut la mieux indiquée : l'épouse de Guendriche.
Selon les informations recueillies auprès de la femme de Guendriche, alias Zerrouk, ce dernier était réfugié chez une de nos militantes. Quant à Hamoud Ader, elle nous apprit qu'il s'était replié vers le maquis.
Entre-temps, Hadji Athmane (Ramel) avait été promu capitaine, responsable militaire pour les trois zones et ce qui restait des groupes armés.
L’arrestation de Guendriche
Le 6 août 1957, surprise ! Zerrouk est arrêté. Les parachutistes profitent de ce coup de filet pour arrêter par la même occasion Saïd Bakel trouvé dans le même refuge.
Le 10 septembre 1957, Saïd Bakel s'évade mais sa cavale est interrompue net aux environs d'un bourg de la Mitidja, dénommé Chebli, lors d'un accrochage avec l'armée française. Il meurt avant d'avoir pu nous informer de l'arrestation de Zerrouk.
Il nous aurait évité bien des déconvenues, car préoccupés à parer au plus pressé, nous ignorions que le plan conçu par Zerrouk et ses manipulateurs pour nous perdre était déjà en route.
En effet Zerrouk, arrêté, est conduit tout droit vers l'école Sarrouy pour le faire parler par des « spécialistes ». Mais à peine les tourmenteurs de service ont- ils entamé leur phase de mise en train que Zerrouk lève les bras pour, spontanément, se mettre à table. Il avoue appartenir à nos réseaux, à la Zone III pour être précis. Et, en fin de compte, il prête serment d'allégeance, il trahit. Judas-Zerrouk-Hacène-Guendriche bascule donc à l'ennemi. Il est aussitôt libéré de ses entraves. Une mise à l'épreuve l'attend. Il s'y soumet avec délectation.
Même si à première vue elle paraît relever de la simple formalité, elle vaut à mon avis la peine d'être relatée.
Pris en charge par le capitaine Chabannes, Zerrouk inaugure sa carrière de lâche absolu par l'envoi d'une lettre à Ramel, son responsable direct. Une lettre écrite sous la dictée de Chabannes, par laquelle il demande à Ramel de remplacer les agents de liaison habituels par de nouveaux.
Ramel accepte les termes astreignants de la proposition en les attribuant à un regain de vigilance, ce qui n'a, au demeurant, rien de déplaisant. En fait, Zerrouk ne cherche qu'une seule chose : baliser le parcours à l'aide de ses propres agents puisés sûrement dans le milieu interlope de la « bleuite », pour mener aisément à sort terme sa première initiative de déstabilisation sans courir le risque d'être percé à jour. Son but : s'emparer du refuge de Ramel et offrir ce dernier à Massu en gage de fidélité. Le message m'est transmis le soir-même pour information.
C'était cette façon d'opérer depuis des mois qui nous avait évité jusque-là des déboires. Elle n'était donc pas superflue.
En plus, un Zerrouk qui « ressuscite », ce n'était pas banal non plus. Je lus donc le message. Et rien, de prime abord, ne me parut suspect. Mieux, je n'eus aucune difficulté à reconnaître les caractéristiques propres à la graphie de Zerrouk (Judas) étant moi-même amateur de techniques calligraphiques dont j'ai eu maintes fois l'occasion de me servir pour établir de vrais « faux » documents d'identité à nos militants. Zerrouk affinait dans sa missive avoir eu la chance de franchir les mailles du filet une première fois dans le quartier où il s'était réfugié pour en gagner un autre. Et qu'à présent il était à l'abri…
Ramel continuait de correspondre au moyen de messages avec Zerrouk qu'il supposait toujours en liberté. Pour dérouter les traîne-patins, il avait choisi des jeunes puisés dans divers quartiers de la vieille ville, estimant sans doute que, ne se connaissant pas, il y aurait moins de risque que quelqu'un les suive jusqu'à son refuge. En effet, dès qu'un message est fin prêt, l'un de ces jeunes l'achemine jusqu'à la boîte aux lettres de Zerrouk et là s'achève sa mission. Un second le relaie et, prenant en charge le courrier destiné à Ramel, il va le déposer dans une seconde boîte à lettres sur le chemin de retour. Un troisième enfin entre en scène et termine ce que les deux autres ont fait.
Zerrouk, dont nous ignorions toujours la félonie, avait certainement dû prendre les précautions nécessaires pour éviter qu'un des agents de liaison en exercice puisse localiser son refuge. Or, à la manière dont les choses allaient évoluer il faut croire que le système de cloisonnement mis en place par Ramel pour prévenir d'éventuelles infiltrations, n'avait pu tenir longtemps la route.
Quand l’édifice s’écroula
Le 26 août 1957, l'ensemble de l'édifice s’écroula. Non sans fracas ! Ramel y perdit la vie ainsi que trois autres personnes, dont Debbih Chérif.
Le jour suivant, branle-bas de combat. Tout ce que compte le 5e Bureau français comme vecteurs de propagande est mobilisé pour amplifier l'agit-prop. En quelques heures, le mot d'ordre a pris racine. Ce sont les « bleus de chauffe », répète-t-on qui ont localisé le refuge de Ramel. Des noms sont cités : Alilou, Baâbouche et d'autres, tous rescapés de la grève grâce au capitaine parachutiste Léger qui les a pris à son service.
En fait, cette grossière diversion visait à orienter les esprits concernant la mort de Ramel, ailleurs pour protéger le travail de sape de Hacène Guendriche (Judas - Zerrouk) dont nous continuerons à ignorer l'existence jusqu'à la fin de la seconde bataille d'Alger.
En ce qui me concerne, Zerrouk faisait toujours partie des nôtres. Il était donc logique qu'il remplaçât Ramel pour coordonner les activités des trois Zones de combat. Je franchissais ainsi la cote d'alerte en puisant dans nos dernières réserves. Pour ne pas perdre de temps, j'envoyai sur le champ mon deuxième agent de liaison Mahmoud Benhamidi accompagné de P’tit Omar auprès de Mme Guendriche qu'il connaissait déjà pour lui demander d'inviter son époux à donner signe de vie le plus tôt possible. Nos deux agents revinrent peu après assurés qu'ils n'auraient de réponse que le lendemain dans le meilleur des cas.
Le lendemain, P’tit Omar, qu'un mystérieux pressentiment avait fait entre-temps changer d'avis, se désista et laissa Mahmoud assurer seul la mission. Mahmoud s'y rendit en effet après m'avoir demandé la permission de se faire accompagner de sa petite sœur, une enfant éveillée de moins de quatre ans, dont le rôle consisterait à dissimuler des messages dans l'endroit le moins soupçonnable de sa petite personne. Astucieux !
Enfin « retrouvé » par sa femme, Guendriche me destinait une longue lettre dans laquelle il réaffirmait ses positions « révolutionnaires ». Soucieux cependant de m'endormir, il m'informait qu'il venait de changer de pseudonyme et s'appelait désormais Safi : le « pur ».
Safi commençait par me rassurer en s'excusant pour son silence « prolongé », sécurité oblige ! Et en termes enflammés, il réaffirmait « sa volonté de poursuivre et d'intensifier la lutte ». Enfin, pour achever de me gruger, il réitérait son fallacieux credo, se déclarant « prêt à venger la mort de Ramel et Debbih Chérif en projetant d'exécuter de ses propres mains » Alilou qu'il accusait d'être le principal instigateur des malheurs qui s'étaient abattus sur nous.
Alilou, le bouc émissaire
En chargeant outrageusement Alilou, Safi - Guendriche ne faisait qu'obéir aux ordres de son manipulant.
Il va sans dire que tout ce que me racontait Guendriche n'était qu'un tissu de contre-vérités, une manœuvre destinée à gagner ma confiance, à me circonvenir pour me localiser et ensuite faire intervenir ses commanditaires afin de me capturer.
Pour détourner l'attention de l'opinion et en particulier pour rendre aisés les déplacements de Safi - Guendriche, le capitaine Chabannes et consorts lui organisèrent une planque dans un appartement, rue d'Isly, à l'angle de la rue de Tanger à proximité d'un cinéma d'essai : le Marivaux.
Désormais confortablement installé, Guendriche - Safi allait prendre de l'importance en s'associant à la confection d'une monstrueuse toile d'araignée. Le principe du dispositif imaginé pour nous soumettre s'appuyait, comme on devait s'y attendre, sur la force. Une force évidente certes mais qui, couplée avec la ruse, était encore plus efficiente. Donc ils allaient opter pour la localisation du refuge, ainsi que nous allons le voir.
Lors de la dernière liaison en date, Guendriche m'avait adressé une longue lettre. Le voici maintenant expédiant un autre message, toujours par le truchement de sa femme.
L'explication ? Simple ! Pister mes agents jusqu'à mon refuge ! Au vu de la procédure en cours, il était clair que l'état-major militaire français cherchait à rééditer, par des moyens autrement plus importants, une opération identique à celle du 26 août 1957 ? A la rue Saint-Vincent-de-Paul, en commençant par endormir ma vigilance, rôle qui, naturellement échut à Chabannes, lequel continuait à tirer le maximum de ressources de Guendriche qui, dans un troisième message m'annonçait que sa « femme attendait un bébé pour bientôt » Un bébé ? Première nouvelle ! Mais puisqu'il le disait il n'y avait aucune raison d'en douter.
Si le nouveau-né est de sexe masculin m'informait Guendriche pour me chloroformer tout à fait, il était prêt à le prénommer Mourad, à la mémoire de Debbih Chérif dont c'était le nom de guerre. Plus loin, il me demandait de lui transmettre d'urgence un plan - type de construction de cachettes et, en urgence signalée, des schémas directeurs pour fabriquer des bombes. N'ayant pas de raison de me méfier, je lui fis parvenir tout ce qu'il avait réclamé, toujours par l'intermédiaire de son épouse et ce dans les plus brefs délais ! Craignant par ailleurs que cette dernière ne souffrit de manque de moyens au moment de l'accouchement et pendant la période post-natale, je crus devoir lui faire parvenir une somme d'argent pour faire face aux frais.
L'engrenage de ma capture était désormais en route. J'y contribuais en toute bonne foi. Pour achever de m'abuser tout à fait, Guendriche multipliait les messages, ce qui permettait aux « bleus » de suivre à la trace les allers et retours de mon propre agent. A un tel rythme, je devais le vérifier à mes dépens, un jour ou l'autre ils allaient situer avec exactitude le lieu de mon refuge. C'est ce qui arriva ! Le chemin de mon élimination étant, de ce fait, balisé, l'état-major de Massu n'allait pas tarder à pavoiser.
C'était le 24 septembre 1957. La décision d'investir le lieu ou j'étais réfugié avait sûrement été prise la veille.
Le bouclage eut lieu vers 2 heures du matin. La Haute Casbah tout entière fut encerclée par environ dix mille hommes de troupes, selon les estimations les moins chauvines. Dix mille hommes pour boucler rues, ruelles, impasses, terrasses. Des moyens colossaux y furent acheminés. La démonstration de force, pour cette curée ne faisait aucun doute. Et pour cause !
Y. S.
Fin de la première partie
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- Yacef Saadi ,
- La Bataille d’Alger
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