dimanche 19 novembre 2017 09:39:29

Le faux barrage, roman de Hamid Benchaar : Rétrospective d'une période tourmentée

Les faux barrages vécus dans notre pays durant la décennie noire sont toujours difficiles, voire pénibles à raconter par les survivants, même avec plusieurs années de recul.

PUBLIE LE : 11-11-2017 | 0:00
D.R

Les faux barrages vécus dans notre pays durant la décennie noire sont toujours difficiles, voire pénibles à raconter par les survivants, même avec plusieurs années de recul. Car le traumatisme engendré dans telles circonstances, notamment par la perte cruelle d'un ami d'enfance demeure inoubliable et va continuer de hanter les esprits, telle une encre indélébile qui, à la limite, va traverser le temps indéfiniment.
Le récit que nous livre Hammid Benchaar, auteur du roman en question, porte d'ailleurs sur un faux barrage vécu antérieurement sur la route Alger-Blida par un passager rencontré fortuitement durant la traversée par avion Alger-Montréal, que l'auteur effectue de temps à autre, histoire de rendre visite à sa famille qui est restée au pays. Omar, car c'est de ce passager voisin de siège qu'il s'agit, va, durant les neuf heures que prendra cette traversée, conter sa douloureuse mésaventure à l'auteur, qui a pris soin de noter scrupuleusement, sans ajouter ou diminuer du récit de son compagnon de voyage. Cela commence d'abord par quelques présentations d'usage, du genre «vous allez faire quoi à Montréal ?». Présentations sommaires au terme desquelles, selon l'auteur, son compagnon de voyage Omar, accompagné de son épouse et d'un bébé, s'est senti suffisamment en confiance pour entamer son douloureux récit.
Hamid Benchaar apprendra ainsi que son interlocuteur est un candidat à l'émigration dans le pays de l'érable, lui qui y réside depuis déjà une bonne dizaine d'années. Après quoi et toujours quelque peu hésitant, Omar, fils de chahid comme son ami Rachid dont il regrette la perte, entre malgré tout dans le vif du sujet. Il révèle ainsi que Rachid et lui étaient pratiquement inséparables car quelque chose de plus important que leur statut d'enfants de héros les liait, en l'occurrence le fait de se trouver ensemble dans la capitale pour y effectuer des études et ainsi pouvoir se retrouver souvent, durant les moments libres, notamment pour effectuer des sorties dans Alger et dans l'arrière-pays.   
Arrive ainsi le jour fatal où, selon le récit d’Omar, les deux amis se retrouvant en voiture sur la route reliant Alger à Blida, tombent sur un faux barrage tendu par les terroristes déguisés en militaires de l'ANP. La suite est facile à deviner dans la mesure où c'est pratiquement le même scénario qui revient chaque fois : après les angoissants et sinistres controles d'identité, les citoyens interpellés sont séparés en deux groupes. Les uns sont libérés tandis que d'autres sont dirigés vers le bas-côté de la route pour y êtres égorgés. Or, il se trouve que dans le faux barrage où se trouvent les deux amis, Omar —dont l'identité a été suffisamment vérifiée par les criminels— est finalement épargné par les terroristes, tandis que son ami Rachid est dirigé,lui, vers le bas-côté pour y subir le martyre.

Mémoire tourmentée et souffrance indicible

S'ensuit, après cette fatale mésaventure et la triste fin pour son ami Rachid, une longue période de plusieurs années pour Omar, période durant laquelle se sont succédés nuits blanches, cauchemars suivis de réveils brusques, mémoire tourmentée et souffrance indicible dues la plupart du temps au regard réprobateur et soupçonneux du voisinage, lequel a même été jusqu'à se demander pourquoi Omar n'a pas connu la même fin que Rachid, puisque tous deux sont des enfants de chouhada connus dans la région, et que tout le monde sait que ceux-ci, au même titre que les anciens moudjahidine et les soldats de l'ANP, sont les cibles privilégiées des terroristes qui eux, étaient pour la plupart d'entre eux des harkis, ou leurs enfants.
C’est ainsi que Omar, dans son récit à l'auteur, n'en pouvant plus de continuer de subir suspicion et sarcasmes de la part d'un entourage qui le rejette désormais, dit en être arrivé à s'interroger sur sa véritable identité celle de son père et, en définitif, avoir pris la décision d'instaurer la plus longue distance possible avec son microcosme familial et voisin de la capitale et de sa région natale. D'où l'exil réfléchi vers le Canada, où il espère retrouver un tant soi peu de sérénité perdue. A la fin du récit de Omar et après l'atterrissage de l'avion d'Air Algérie à l'aéroport de Montréal, l'auteur termine son roman par une note quelque peu optimiste : «Quand nous sortîmes de l'appareil pour nous diriger vers le contrôle des passeports, Omar fut terrifié par la vue des milliers de passagers qui se pressaient vers la sortie, résultats de plusieurs vols à la fois (…)

Les passagers furent séparés en deux groupes, les nationaux et les visiteurs. Je vis mon ami et sa petite famille prendre la seconde file, mais je ne le perdais pas de vue, veillant sur lui, comme sur un frère, prêt à intervenir à tout moment. Je le vis ainsi se présenter au guichet et discuter avec l'agent des frontières et je me suis remémoré mon arrivée il y a de cela une éternité et combien je fus surpris par la gentillesse de l'accueil des agents (...) La suite (pour Omar, ndlr) je la connaissais. La recherche d'un logement, les papiers, etc. D'une manière générale et après analyse, les romans de Hamid Benchaar se situent dans un contexte historique assez circonstancié, celui d’une Algérie sous la colonisation ou, après l'indépendance, autrement dit celui d'un pays aux prises avec les bouleversements politiques durant la décennie noire, Ses romans sont rédigés dans un style simple et dépouillé, mais avec des mots âpres et justes.
L'auteur y aborde l’histoire multi-millénaire de notre  pays en général et de sa région natale, les Aurès, en particulier, ainsi que la quête de liberté ou de survie, quelquefois dans un exil forcé de quelques uns de ses habitants. Dans le roman L’Enfant de la haute plaine, l’histoire du jeune Zine et ainsi que sa famille indique, suite aux événements qui ont conduit l’Algérie à l’indépendance, à quel point il a été difficile de se reconstruire après avoir vécu les supplices d’une très longue nuit coloniale. Dans Cela commence toujours par un rêve, les événements tragiques vécus récemment par l'Algérie moderne ont poussé le héros Yazid, mal dans sa peau dans une société bourrée de contradictions, à la quitter pour d'autres cieux où, contre toute attente, d'énormes et d'inattendus obstacles vont surgir devant lui et le pousser à s'effacer petit à petit, jusqu'à l'anéantissement. A noter que le roman de Hamid Benchaar a fait l'objet d'une vente-dédicace  lors du dernier SILA 2017.
Kamel Bouslama
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* Le faux barrage, roman de Hamid Benchaar, Edition L'Harmattan, Collection «Lettres du Monde arabe», Montréal, 138 pages­­­­­.

Bio-express

Hamid Benchaar est un écrivain algéro-canadien né dans les Aurès. Diplomé d'une école d'ingénieurs en France, il travaille comme consultant dans les technologies de l'information. Après avoir vécu en Algérie, puis en France, il s'installe au Canada. Son premier roman, L'enfant de la haute plaine, publié en 2004 chez L'Harmattan, raconte la guerre d'Indépendance à travers les yeux d'un petit garçon de sept ans. Quant au deuxième roman, Cela commence toujours par un rève, publié également chez L'Harmattan en 2015, il raconte les événements tragiques de l'Algérie moderne qui poussent le héros, Yazid, à la quitter pour d'autres cieux où d'énormes et inattendus obstacles vont surgir devant lui et le pousser à s'effacer petit à petit jusqu'à l'anéantissement.
 

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