samedi 18 novembre 2017 09:14:20

Comprendre la crise libanaise : Une anarchie modérée

L’élection le 31 octobre dernier de Michel Aoun à la tête du pays du cèdre, après une paralysie du système démocratique qui a duré plus de deux années, n’a apparemment pas suffit à apaiser l’humeur des vieux démons.

PUBLIE LE : 08-11-2017 | 0:00
D.R

L’élection le 31 octobre dernier de Michel Aoun à la tête du pays du cèdre, après une paralysie du système démocratique qui a duré plus de deux années, n’a apparemment pas suffit à apaiser l’humeur des vieux démons.

Les dramatiques retombées du conflit en Syrie, en Irak et surtout au Yémen ont plongé encore plus dans la crise ce petit pays marqué par un équilibre très fragile. Ajoutant à cela la menace permanente que fait peser Israël et dont l’objectif a toujours été de vouloir ingurgiter entièrement ce territoire. Pour décrypter ce qui est entrain de se passer actuellement dans ce pays, il faut se convaincre d’une
chose : le Liban a toujours constitué un terrain favori de jeu dangereux des différents services occidentaux. La crise du Liban ne se limite pas à ces deux années et demie sans président de la République ; c’est une crise du régime et elle est générale. C’est un système de partage du pouvoir, de domination du pays sur des bases confessionnelles par une classe politique qui représente en même temps l’oligarchie, le féodalisme et le recours à la religion par cette même classe politique pour défendre ses intérêts. Cette classe politique utilise tous les moyens pour défendre son régime et son pouvoir ; elle se sert de la religion et en appelle aussi à l’appui des puissances étrangères, régionales et internationales.
Depuis le dénommé «pacte national», de 1943, qui consacra la division du pays sur une base confessionnelle, en passant par des guerres civiles, des interventions étrangères, et jusqu’à aujourd’hui, le Liban n’a connu la paix que durant peu de temps. Le problème ce n’est pas seulement l’élection d’un nouveau président ; le problème c’est ce régime politico-confessionnel lui-même qui a empêché qu’il y ait réellement un État, des institutions qui fonctionnent.
L’accord du Taif de 1989, parrainé par les États-Unis, l’Arabie Saoudite et la Syrie, a servi pour mettre un terme à la guerre civile, certes, mais pas pour trouver une solution durable et pour la consolidation de l’État. Il a donné lieu à une redistribution du pouvoir entre les différentes confessions et il a consolidé la tutelle étrangère sur le Liban qui fut utile pour pacifier le pays durant quelques années. Mais la paix n’a duré que ce qu’a duré la lune de miel entre la Syrie et l’Arabie Saoudite et, sûrement, entre la Syrie et les États-Unis. En fait, elle a duré jusqu’à la seconde guerre du Golfe et l’invasion de l’Irak par les États-Unis, en 2003. Depuis, le Liban est entré de nouveau dans une période de tensions politiques, dans un cycle de nouveaux affrontements armés.

L’apogée de la confrontation

L’assassinat de Rafic El Harriri en 2005 a traduit l’apogée de la confrontation régionale entre l’Arabie Saoudite et la Syrie (et aussi entre les États-Unis et la Syrie) et il a divisé le Liban en deux blocs : le «groupe 14 mars», pro-Arabie Saoudite, et le
«groupe 8 mars», pro-Syrie et connu comme «l’Axe de la Résistance» (Syrie-Iran-Hezbollah). L’exploitation de la guerre en Syrie, en 2012, a approfondi encore davantage la division du Liban et a paralysé toutes les institutions du pays. Les politiques se sont divisées entre ceux qui sont contre le régime syrien et se placent sous la tutelle de l’Arabie Saoudite, et ceux qui sont alliés du régime syrien, sous la tutelle de «l’axe de la Résistance».
À partir de là le parlement a auto-prolongé son mandat à deux reprises et, depuis mars 2014, il n’y a pas eu d’élection d’un nouveau président de la République. Il est utile de signaler que toutes ses tensions continuent d’alimenter les luttes politiques actuelles. Il faut souligner aussi que le président de la République n’est pas élu au suffrage universel, mais par le parlement, lui-même divisé par moitié entre le «groupe du 14 mars» et le «groupe du 8 mars». Chaque groupe a eu son propre candidat. Le «14 mars» a soutenu, au début, Samir Geagae, de la Phalange libanaise, connu pour ses crimes durant la guerre civile, et le «groupe du 8 mars» a soutenu le général Michel Aoun, allié du Hezbollah. La classe politique qui «gouverne» le pays —et cela sans le moindre scrupule moral— déclarait peu avant l’élection de Michel Aoun à la tête du pays, qu’il n’y aurait pas d’élections présidentielles au Liban tant qu’il n’y aurait pas un accord entre l’Iran et les États-Unis sur la question du nucléaire, ou bien entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, ou après une solution au conflit en Syrie. Telle est la logique politique qui a régné dans ce pays depuis deux ans et demi. Et le 31 octobre 2016 en plus de constituer un exutoire au blocage politique que le pays a vécu pendant plus de deux ans, il restera aussi  un coup de théâtre dans les arcanes politiques et pour certains le jour ou Saad al Harriri a tourné le dos aux siens. Son soutien au futur président du Liban à été décisif. Le chef du «groupe du 14 mars» et de «courant futur», aurait-il franchi le rubicon ? Plusieurs facteurs ont pu entrer en ligne de compte dans le changement de position de Saad El Harriri, depuis son refus total à l’égard du général Michel Aoun jusqu’à cette conclusion récente d’un accord qui a permis de débloquer les élections et l’arrivée de Michel Aoun à la présidence de la République.
Le premier facteur c’est l’état de crise que traverse l’Arabie Saoudite, crise économique et échec dans sa guerre contre le Yémen. Le second facteur : l’état de faillite des grandes entreprises d’El Harriri, sa holding étant liée à l’économie saoudienne. L’OGER saoudienne et l’OGER Liban sont en faillite l’une et l’autre, avec des milliers d’emplois supprimés et plus d’une année de retard dans le versement des salaires. Cela s’est reflété dans la division à l’intérieur du courant futur étant donné qu’une part importante de sa politique a été basée sur le clientélisme et l’argent. En outre, d’autres éléments ont pu intercéder, comme les dissensions au sein de la famille royale saoudienne, l’accord Iran-États-Unis en marge de l’Arabie Saoudite ou le rapport de forces régional en faveur de l’axe Russie-Syrie-Iran.
En tout cas, indépendamment des raisons du changement de position de Saad El Harriri et de l’arrivée de Michel Aoun à la présidence, il est difficile de résoudre le cœur de la crise du régime si on continue d’appliquer cette même logique qui a guidé la politique des groupes confessionnels-politiques du pays. Un nouveau rééquilibrage du pouvoir et la formule adoptée avec un Michel Aoun président de la République et un Harriri président du gouvernement ne résoudront rien. Faute de quoi, le général Aoun ne sera qu’un président de plus dans la longue crise chronique du Liban.

Phases de convulsions

Un vieil adage libanais avance qu’ «un corps qui transpire ne s’ankylose jamais». Les récents développements que connait le pays viennent prouver, encore une fois, qu’il reste otage des humeurs étrangères. La démission de Saad al Harriri du poste du Chef du gouvernement, conduit le pays vers des pics de fièvre qui feront convulser le pays et le proche orient tout entier. Depuis toujours, le destin du Liban est lié à la situation dans la région immédiate. Le jeu d’influences à travers les opérations militaires en Syrie, font tanguer la cohésion éphémère chez la classe politique libanaise. Les alliances de la Syrie au sein de «l’axe de la Résistance» (Iran-Syrie-Hezbollah) ont également une influence directe sur la politique libanaise dans sa résistance contre Israël, sans oublier aussi la présence de nombre de Libanais qui combattent en Syrie, autant dans un camp que dans l’autre.
Le conflit en Syrie a aggravé la crise du régime libanais, la paralysie politique au Liban et la disparition de l’État et des infrastructures. Le conflit naissant entre l'Iran et les pays arabes, notamment l'Arabie Saoudite et l'Egypte, sert de catalyseur à de vieilles rancunes. Dans un contexte politique brûlant, les rancœurs ataviques entre les différentes confessions notamment chiites et sunnites, pourraient venir envenimer les choses. Le Liban, revêt un caractère particulier dans la mesure où le pays n'est ni une véritable démocratie ni une dictature. «Nous sommes dans une situation d'anarchie modérée» tient à rappeler un journaliste libanais.
M. T.


 

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