mercredi 22 novembre 2017 15:22:59

Note de lecture, «Berbères, le pays des Massyles», de Mourad Chetti : Massinissa raconte la Numidie

Dans ce roman qui confine à l'essai, Mourad Chetti a eu l'ingénieuse idée d'aller encore plus loin que ses pairs et prédécesseurs, en donnant carrément la parole à l'Aguellid Massinissa, qui est ainsi chargé, à travers un long témoignage, de conter non seulement l'épopée de son père Gaia, descendant d'Aylimas, unificateur de la Numidie et roi des tribus intérieures, maitre des Gétules et Aguellid du peuple de la terre, mais aussi l'histoire du pays des Massyles et de ses habitants.

PUBLIE LE : 07-11-2017 | 0:00
D.R

Dans ce roman qui confine à l'essai, Mourad Chetti a eu l'ingénieuse idée d'aller encore plus loin que ses pairs et prédécesseurs, en donnant carrément la parole à l'Aguellid Massinissa, qui est ainsi chargé, à travers un long témoignage, de conter non seulement l'épopée de son père Gaia, descendant d'Aylimas, unificateur de la Numidie et roi des tribus intérieures, maitre des Gétules et Aguellid du peuple de la terre, mais aussi l'histoire du pays des Massyles et de ses habitants.

D'emblée nous sommes au cœur du récit et celui-ci permet de faire apparaitre la Numidie, ancêtre de l'Algérie actuelle, «à la lumière des écrits du passé et d'événements factuels, enrichis par la tradition orale berbère, jamais révélée à ce jour». Le décor est ainsi planté par l'auteur qui semble animé du souci de recréer l'environnement politique, socio-économique et culturel le plus fidèle possible de l'époque concernée. Autrement dit une Numidie en proie aux enjeux géopolitiques de l'Antiquité qui «opposèrent l'ambitieuse Rome naissante à la suprématie marchande des Carthaginois». L'hégémonie impérialiste en question conduisit les deux belligérants à «convoiter des alliances avec les tribus berbères réunies autour de confédérations» —dont la Numidie et la tribu des Massyles— et ce, «afin de porter le coup fatal à l'ennemi». L'Aguellid Massinissa donc, que Mourad Chetti a eu l'heur de mettre au-devant de la scène, s'explique d'emblée dans une sorte d'introduction à l'ouvrage : «Je suis Massinissa fils de Gaia, descendant d'Aylimas, unificateurs de la Numidie et roi des tribus intérieures, maitres des Gétules et Aguellid du peuple de la terre. Voici mes 53 jubilés (53 ans, ndlr) et il me tarde de laisser mon témoignage avant de rejoindre ma place auprès de ceux qui m'ont déjà précédé sur la voie de Tamanart».Curieusement, juste peu après le début de l'introduction, le même Massinissa donne l'impression de «parler» plutôt de lui en tant qu'Aguellid, dès lors qu'il le fait à la première personne. Qu'on en juge plutôt à travers ces quelques lignes très significatives de ce que l'on sait déjà de ses moments préférés : «Je chevauche encore tous les matins sur le dos de Tamelka, ma jument grise, et ceci par tous les temps, mais j'ai entrepris de noter les instants de mon passé, tant qu'il me reste encore cette lueur de vie qui éclaire sereinement les recoins de ma mémoire».
On a ainsi pu observer qu'en dépit de sa brièveté, le texte qui fait office d'introduction est malgré tout important dans la mesure où il permet de mieux situer le rôle de Massinissa, les enjeux politiques de son époque et enfin, à travers ce que lui a fait «dire» l'auteur, sa philosophie à une époque où il était encore question de bâtir opiniâtrement une nation entre deux autres, Rome et Carthage. On peut d'ailleurs en prendre la mesure à travers le passage ci-après, qui interpelle par tant d'éloquence : «J'ai été comparé à une plume qui a incliné la balance de l'histoire du monde alors que deux nations, Rome et Carthage, luttaient pour la maitrise de la mer intérieure (Mer Méditerranée, ndlr). Et d'affirmer de la sorte : «J'ai fait le plus juste des choix et cela n'était pas le fait du hasard ou du destin».

L’histoire d’un peuple et d’un souverain qui l’a aimé

Afin de mieux appuyer son récit, Massinissa —on le saura en poursuivant la lecture du texte introductif— ne semble pas avoir oublié les moments les plus durs —les plus incisifs aussi— de son passé récent dans la mesure où il le révèle, non sans une pointe  d'amertume : «Lorsque je n'étais qu'un fugitif avec seulement cinq compagnons de lutte, blessé et traqué, personne n'aurait parié que je réussirais à reconquérir un royaume, celui de mes ancêtres, et annexer celui de mes ennemis. Personne ! À part Markounda, grande prêtresse de la montagne des sept cornes, ma grand-mère maternelle». L'Aguellid conclut enfin, dans les toutes dernières lignes du préambule le concernant, et toujours à la première personne : «l'histoire d'un peuple et d'un souverain qui l'a aimé en lui offrant une nation prospère et puissante». Ainsi ponctue-t-il son court récit par une sorte de bilan plutot positif : «J'ai fédéré toutes les ethnies des hommes libres en une seule et même tutelle à la manière d'un Aguellid éclairé. Et surtout d'énoncer sa profession de foi en des termes élogieux : «Loin d'être un despote, j'ai été pour eux un espoir. Nous avons traversé ainsi les murailles du temps et j'ai pu les mener vers la lumière d'un nouveau temps». Suit une signature datant de l'an 804 de l'an berbère. Cela dit, s'ensuit le récit romancé des péripéties concernant le pays des Massyles et cela, sur près de 380 pages ! Sans oublier, cela devait aller de soi, le père de Massinissa et Aguellid Gaia ; et, dans une moindre mesure Madghis, pour ne citer que ces deux Aguellids, et surtout du moment que c'est pratiquement l'objet du roman de Mourad Chetti.
Ce qu'il faut retenir en définitive de roman de ce roman, c'est qu'il est jalonné, tout au long du récit et pratiquement en début de chaque paragraphe, de citations, maximes et dictons émanant en majorité de «suffètes» connus de l'époque, autrement dit, selon le terme punique, ces fameux premiers magistrats revêtus du pouvoir exécutif et du pouvoir des armées. Mais selon l'auteur, le pays massyle de Gaia et, ultérieurement de Massinissa, n'a pas eu à affronter seulement ses ennemis politiques, à savoir l'envahisseur de l'Est (Carthage, ndlr) et «le frère ennemi (Syphax, ndlr), allié aux forces de la mer intérieure». Il y eut aussi des fléaux naturels tant redoutés comme «l'invasion des sauterelles qui causa une effroyable désolation dans toutes les récoltes des hauts plateaux et des plaines de la Numidie orientale» (Page 378).
L'auteur, par le truchement de Massinissa, s'en explique ci-après : «Par chance pour ce royaume, ce fléau frappa aussi les troupes d'Hannon qui ne trouvèrent plus de quoi se ravitailler. C'était l'occasion que saisit l'Aguellid Gaia pour sortir avec tout ce qui lui restait de cavaliers afin de porter un coup fatal aux mercenaires du général Hannon. La bataille fut brève et foudroyante. L'Aguellid Gaia sortit vainqueur cette fois et libéra le territoire de Théveste (Tebessa, ndlr) de la présence des Carthaginois alliés aux pillards Gétules, appartenant à des tribus indépendantes du grand Sud». Pour tout dire, voici une contribution éditoriale on ne peut plus intéressante, voire précieuse à l'histoire de notre passé, lointain certes. Mais malgré tout, passé d'une brûlante actualité, si l'on se réfère aujourd'hui aux convulsions d'ordre identitaire qui, malheureusement, traversent en tous sens l'histoire contemporaine de notre pays. En tout cas, l'auteur Mourad Chetti est à féliciter ne serait-ce que pour avoir en quelque sorte «ressuscité» le grand Aguellid en lui faisant «raconter» la Numidie, pays de nos ancêtres, ce qui le rend encore plus attachant ; et bien évidemment à travers lui notre riche passé numide, du temps où notre pays était considéré comme le grenier à blé de Rome et de l'Europe orientale, la Grèce et Rhodes notamment. Le roman était  en vente au SILA-2017, au stand de Casbah éditions.
Kamel Bouslama

Berbères, le pays des Massyles, de Mourad Chetti, Casbah éditions, Alger 2017, (380 pages).

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Bio-express
Professeur de civilisation en début de carrière à l'université de Constantine, Mourad Chetti a effectué des études doctorales à Paris sur le royaume de Numidie durant le règne de Massinissa. Changeant d'orientation professionnelle, il s'est spécialisé en communication et en commerce international. Aujourd'hui enseignant en management des entreprises, il est aussi journaliste et chroniqueur, partageant sa vie professionnelle entre sa première passion, l'Algérie antique et spécialement la Numidie au temps des guerres puniques, et la direction des travaux de recherche en management  des entreprises et des stratégies numériques.

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