mercredi 22 novembre 2017 15:38:22

La prophetie : signes (II)

Au dire d'Abû Sufyân ibn Harb : J'étais parti en compagnie d'Umayya ibn Abû al-Salt pour commercer en pays de Shâm.

PUBLIE LE : 12-06-2017 | 0:00
D.R

Par  Mahmoud Hussein  - 16e partie

Au dire d'Abû Sufyân ibn Harb : J'étais parti en compagnie d'Umayya ibn Abû al-Salt pour commercer en pays de Shâm. À chaque fois que nous nous arrêtions en un lieu, Umayya prenait un de ses livres et nous en faisait lecture. Il en fut ainsi jusqu'au jour où nous nous arrêtâmes dans un hameau de chrétiens. Ces derniers vinrent à lui, l'accueillirent généreusement, lui firent des présents. Il partit alors avec eux et resta chez eux jusqu'au milieu de la journée. Lorsqu'il revint vers nous, il ôta ses deux vêtements, endossa deux autres de couleur nous et me demanda :
— Veux-tu rencontrer un de ces sages chrétiens, à qui s'est dévoilée la science du Livre? Tu pourras l'interroger à ton gré.
Je répondis :
— Je n'en ai nul besoin, par Dieu. S'il me dit des choses qui me plaisent, je me méfierai de lui et s'il me dit des choses qui me déplaisent, je lui en voudrai.
Umayya me quitta. Peu après, un vieux chrétien vint vers moi
et me dit :
— Qu'est-ce qui t'empêche d'aller voir ce sage?
Je dis :
— Nous ne sommes pas de sa religion.
— Quand bien même. Tu entendras de lui des choses étonnantes.
Puis il me demanda :
— Es-tu de Thaqîf ?
— Non, de Quraysh.
— Alors, pourquoi ne pas aller voir ce sage ? Par Dieu, il vous
aime et vous veut du bien.
Le vieillard repartit et je restai sur place.
Umayya demeura chez les chrétiens jusqu'à ce que le soleil fût
couché et la nuit avancée. Lorsqu'il revint vers nous, il ôta ses
vêtements et s'allongea sur sa couche, sans pouvoir ni s'endormir
ni se lever. Le jour venu, je le trouvai triste, absent, confondant
soir et matin. Il ne nous ne parlait pas et nous ne lui parlions pas.
Mais il finit par dire :
— Tu ne pars donc pas?
— Es-tu prêt à partir?
— Oui.
Nous reprîmes la route et Umayya passa les deux nuits suivantes dans le même état. Au cours de la troisième, il me demanda brusquement :
— Tu ne dis mot, Abû Sufyân ?
— Et toi donc? Par Dieu, je n'avais encore jamais vu personne
dans l'état où tu es revenu de chez ton ami.
 — Tu n'es pas en cause C'est une chose qui touche à ma vie future et qui m'effraie...
— As-tu seulement une vie future ?
—Par Dieu, oui. Je mourrai, puis je serai ressuscité.
—Veux-tu me faire confiance ?
— À quel propos ?
— À propos de ceci : tu ne seras pas ressuscité et tu n'auras aucun compte à rendre.
Umayya éclata de rire :
— Par Dieu, si, Abû Sufyân. Nous serons tous ressuscités et aurons tous des comptes à rendre. Une partie d'entre nous ira au Paradis, l'autre en Enfer.
— Dans quelle partie te trouveras-tu? Ton ami t'en a-t-il informé ?
—Mon ami n'en sait rien, ni pour ce qui me concerne ni pour ce qui le concerne lui-même.
          Nous fûmes ainsi durant deux journées, lui s'étonnant de moi et moi me jouant de lui, jusqu'à ce que nous eûmes atteint Damas. Nous y séjournâmes deux mois, le temps de vendre toutes nos marchandises, puis nous prîmes la route du retour.
Nous nous arrêtâmes encore une fois dans un hameau de chrétiens. Dès que ces derniers aperçurent Umayya, ils accoururent vers lui et lui offrirent des présents. Il partit avec eux et resta dans leurs demeures jusqu'au milieu de la journée. Il revint pour changer de vêtements et repartit chez eux, où il demeura jusqu'à ce que le jour fût tombé et la nuit avancée. Puis il rentra, ôta ses deux vêtements et se jeta sur sa couche. Par Dieu, il ne put ni dormir, ni se lever. Au matin, il était triste, abattu, ne nous parlant pas plus que nous ne lui parlions.
Il finit par dire :
— Ne veux-tu pas repartir?
— Si, quand tu veux.
Nous reprîmes la route. Il resta plusieurs jours dans cet état de prostration, puis me dit tout à coup
— Parlons.
— De quoi veux-tu que nous parlions?
— Si nous pressions le pas pour devancer nos compagnons?
—Est-ce ce que tu désires?
— Oui.
Nous pressâmes le pas, jusqu'à perdre de vue nos compagnons.
Alors il me dit :
—Parle-moi de 'Utba ibn Rabi’a. N'est-il pas vrai qu'il se
garde de commettre des injustices et de violer les interdits?
— Oui, par Dieu.
— N'est-il pas vrai qu'il honore les liens de parenté et qu'il
enjoint aux autres d'en faire autant ?
— Oui, par Dieu.
— N'est-il pas vrai qu'il est de noble ascendance et honoré dans
son clan?
— Oui.
— Connais-tu un Qurayshite plus éminent que lui?
— Non, par Dieu, je n'en connais point.
— Est-il dans le besoin?
— Bien au contraire, il possède de grandes richesses.
— De quel âge a-t-il été gratifié ?
— Il a dépassé les cent années.
— Eh bien, l'éminence, l'âge et la fortune le discréditent!
— Comment cela le discréditerait-il ? Cela ne peut au contraire que rehausser son prestige.
— Il en est ainsi, pourtant.
Il se tut un moment puis me dit :
— Veux-tu prendre quelque repos ?
— Je veux bien.
Nous nous étendîmes jusqu'à ce que la fatigue fût passée. Puis nous reprîmes la route. Le lendemain, à la tombée de la nuit,
Umayya me dit :
— Ecoute, Abû Sufyân...
— Je t'écoute.
— Si nous faisions comme hier?
— Est-ce ce que tu souhaites?
— Oui.
Nous nous élançâmes sur deux chamelles rapides et lorsque nous eûmes perdu nos compagnons de vue, Umayya me dit :
— Reprenons notre propos sur ‘Utba ibn Rabi'a.
— Reprenons-le.
— N'est-il pas vrai qu'il se garde de violer les interdits et de commettre les injustices, qu'il honore les liens de parenté et enjoint aux autres d'en faire autant?
— Par Dieu, c'est bien ainsi qu'il agit.
— N'est-il pas vrai qu'il a de la fortune?
— Il a de la fortune.
— Connais-tu un Qurayshite qui lui soit supérieur en dignité?
— Par Dieu, je n'en connais point.
— De quel âge a-t-il été gratifié ?
— Il a dépassé les cent années.
— L'âge, l'éminence et la fortune le discréditent.
— Certes non, cela ne peut le discréditer. Mais tu as quelque chose en tête. Dis-le donc!
— Soit. À condition que tu ne cites pas mon propos... avant que s'accomplisse ce qui est annoncé.
— Je m'y engage.
Alors Umayya dit :
— Le trouble qui m'a gagné, comme tu as pu le voir, remonte à ma rencontre avec le sage chrétien. Après l'avoir interrogé sur diverses choses, je lui ai demandé de me parler de ce prophète qu'on attend... Il m'a dit : « C'est un Arabe. » Je lui ai dit : « Je le sais, qu'il est arabe, mais de quelle tribu? » Il m'a dit : « De ceux qui gardent un sanctuaire où les Arabes viennent en pèlerinage. » J'ai dit : « Nous avons, à al-Tâ'if, un sanctuaire où les Arabes viennent en pèlerinage.» Le savant m'interrompit : « Non. Le sanctuaire se trouve à La Mecque. Le prophète est l'un de vos frères de Quraysh. » Alors, par Dieu, Abû Sufyân, je fus bouleversé comme je ne l'avais jamais été auparavant... La consécration m'échappait en ce monde comme dans l'autre... Car j'avais espéré être ce prophète ! Je dis au sage :
« S'il est celui que tu dis, décris-le. » Il répondit : « C'est un homme jeune entré dans la maturité. Il se garde de commettre des injustices et de violer des interdits, il honore les liens de parenté et enjoint aux autres d'en faire autant. Il est pauvre, mais de noble ascendance et honore dans son clan. La plupart de ses soldats sont des anges. » Je demandai : « Quel est le signe annonciateur de sa venue? » Il répondit : « Le pays de Shâm a tremblé quatre-vingts fois depuis la
mort de Jésus, fils de Marie, que la paix soit sur lui. Chaque tremblement s'est accompagné d'une calamité. Il reste un grand tremblement à venir, qui s'accompagnera de nombreuses calamités.»
Ne pouvant plus me retenir, je m'écriai :
— Cela est insensé. Si Dieu envoie un prophète, Il ne peut le choisir que d'âge avancé mais Umayya insista :
— Par Dieu, Abû Sufyân, les choses sont comme elles sont. Le chrétien dit vrai. Veux-tu que nous prenions quelque repos?
— Je veux bien.
                    Après une nuit de sommeil, nous repartîmes. Nous étions parvenus à une distance de deux journées de La Mecque, lorsque nous
aperçûmes derrière nous un voyageur suivant la même route que nous. Nous l'attendîmes pour avoir des nouvelles fraîches du pays que nous avions quitté peu de temps avant lui. Quel ne fut notre trouble quand il nous apprit que, juste après notre départ, la terre de Shâm avait tremblé, causant de grandes destructions et infligeant aux habitants des maux terribles.
Entendant cela, Umayya s'approcha de moi et me dit :
— Que penses-tu des propos du chrétien?
Je répondis :
— Par Dieu, il semblerait qu'il a dit vrai.
Khusrû, roi des Perses * avait trois cent soixante sages pour le conseiller, prêtres, devins et mages, parmi lesquels on comptait un Arabe dénommé al-Sâ'ib, qui prenait les augures et s'était rarement trompé dans ses prédictions. Chaque fois qu'une affaire préoccupait Khusrû, il convoquait prêtres, devins et mages et leur disait :
— Examinez cette affaire. Que faut-il en penser ?
Or, Khusrû avait fait construire sur le Tigre, non loin de la cité de Busra, un barrage pour lequel il avait dépensé des sommes incalculables. Par ailleurs, il s'était fait construire une salle du trône à nulle autre pareille, car il possédait une couronne si lourde que sa tête ne pouvait en supporter le poids. La couronne avait done'te suspendue au plafond de la salle, au-dessus du trône et lorsqu'il den nait audience, on la rabaissait pour lui permettre d'y passer la tête Un jour, sans que l'on sût pourquoi, la voûte de la salle du tren où était suspendue la couronne se brisa en son milieu, tandis que barrage était emporté par les eaux du Tigre. Voyant cela, Khusrû dit :
— C'est mon royaume qui vacille.
Il convoqua aussitôt prêtres, devins et mages, au nombre desquels se trouvait al-Sâ'ib l'Arabe, pour leur dire :
— Examinez cette affaire. Que faut-il en penser ?
Mais voilà que ces hommes commençaient à s'empêtrer dans leurs sciences. Ils ne parvenaient plus à distinguer les régions du Ciel et les signes sur la Terre leur devenaient obscurs. La magie déroutait le mage et la divination abusait le devin. Et les astres avaient cessé d'éclairer l'astrologue.
Alors al-Sâ'ib attendit une nuit sans lune et se mit en observa¬tion au sommet d'une colline. Du côté du Hijâz, il vit soudain jaillir une fulgurante lumière, qui traversa le Ciel et alla s'éteindre du côté du Mashriq. Le jour venu, il découvrit tout autour de lui un jardin verdoyant. Il se dit :
— Si ma vision est véridique, un monarque surgira du Hijâz, qui parviendra jusqu'au Mashriq. Et la terre, sous ses pieds, sera plus fertile qu'elle ne l'a été pour aucun monarque avant lui.
Lorsque les prêtres et les mages se retrouvèrent pour discuter de la question, et qu'al-Sâ'ib leur eut raconté ce qu'il avait vu, ils se dirent :
— Ainsi, ce qui s'interpose entre nous et notre science vient-il d'un décret céleste. Un prophète a été envoyé, qui dépossédera ce roi et brisera son pouvoir. Mais si nous annonçons à Khusrû la fin de son règne, il nous mettra à mort. Il vaut mieux lui proposer une autre explication et gagner le temps que nous pourrons...
Ils allèrent voir Khusrû et lui dirent :
— Nous avons examiné cette affaire et voici ce que nous avons trouvé : les calculs qui avaient dicté la forme de la salle du trône, ainsi que le poids du barrage, étaient liés à de mauvais présages. Les jours ont succédé aux nuits, les mauvais présages se sont vérifiés et les ouvrages conçus en fonction de ces calculs se sont effondrés. Nous ferons de nouveaux calculs, grâce auxquels les bâtiments reconstruits tiendront toujours.
Khusrû leur dit .
— Faites vos calculs.
Ils firent leurs calculs et revinrent voir Khusrû :
— C'est ainsi qu'il faut reconstruire.
Khusrû ordonna à ses ouvriers de reconstruire, sur le Tigre, un barrage pour lequel il dut à nouveau dépenser des sommes incalcu-lables. Et les travaux durèrent six mois. Lorsque les ouvriers eurent terminé l'ouvrage, Khusrû convoqua ses prêtres, ses mages et ses devins, pour leur demander :
— Maintenant, puis-je m'asseoir sur la plate-forme du barrage ?
Ils répondirent :
— Oui.
 Il ordonna qu'on recouvrît la plate-forme de tapis et qu'on la décorât de plantes odoriférantes. Puis il voulut qu'on y rassemblât les notables et les artistes. Enfin lui-même prit place sur la plateforme.
C'est alors que le barrage s'effondra. Khusrû, emporté par les eaux, faillit se noyer et ne fut sauvé qu'à son dernier souffle. Lorsqu'il se fut remis, il convoqua ses prêtres, mages et devins et leur dit :
— Je vous ai écoutés, après vous avoir accueillis dans mon proche entourage et vous avoir gratifiés de mes biens. Et vous m'avez trahi. Vous vous êtes joués de moi.
Ils s'empressèrent de lui dire :
— Grand roi, nous nous sommes trompés, ainsi que s'étaient trompés ceux qui nous avaient précédés. Mais permets-nous de refaire nos calculs. Cette fois, ils seront exacts...
Il leur dit :
— Prenez garde à ce que vous dites. Cette fois, si vous échouez, vous serez tous mis à mort.
— Cette fois, nos calculs seront exacts.
— Faites vos calculs.
Ils se retirèrent, firent de nouveaux calculs et revinrent le voir:
— C'est ainsi que le barrage doit être reconstruit.

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