lundi 29 mai 2017 20:03:32

Le professeur Samia Zekri : « Le jeûne pour certains diabétiques est un suicide »

À quelques jours du mois de Ramadan, nombreux sont les diabétiques qui se demandent s’ils peuvent accomplir ce pilier de l’islam ou pas. Afin de répondre à leur question, nous nous sommes rapprochés du professeur en médecine interne, Samia Zekri, à la clinique Arezki-Kehal de l'hôpital de Birtraria d'El-Biar.

PUBLIE LE : 20-05-2017 | 0:00
Ph : Nesrine

À quelques jours du mois de Ramadan, nombreux sont les diabétiques qui se demandent s’ils peuvent accomplir ce pilier de l’islam ou pas. Afin de répondre à leur question, nous nous sommes rapprochés du professeur en médecine interne, Samia Zekri, à la clinique Arezki-Kehal de l'hôpital de Birtraria d'El-Biar.  

El Moudjahid : Un diabétique doit-il jeûner ?
Pr Samia Zekri : Il fait obligation à tous les musulmans de jeûner, mais il y a des exemptions par rapport à cette règle, en particulier pour les malades chroniques et dans certaine situation de maladies aiguës. Le diabétique, quelquefois, ne doit pas jeûner, et le médecin se fait un devoir de lui expliquer qu’il ne doit pas le faire. Seulement, les patients très souvent ne vont pas obtempérer et décident de jeûner, malgré les conseils de leur médecin traitant.
Ramadhan reste un moment de partage et de convivialité, et certains diabétiques ne veulent pas y être exclus. Ils veulent partager ce moment important dans la vie musulmane, et nous, en tant que professionnels de santé, sommes devant un dilemme : faire attention à leur santé, et leur laisser cette possibilité de partager un moment particulier très riche sur les plans culturel et traditionnel. Avant, les malades consultaient les religieux. Aujourd’hui, ce problème est réglé. Les hommes de religion disent qu’il faut absolument aller consulter le médecin, car seul le médecin traitant peut statuer sur cette question.
En principe, le médecin est tenu de consulter son malade diabétique deux à quatre mois avant le mois de Ramadhan, afin de le préparer... Il doit lui faire un bilan complet, un examen clinique et des examens biologiques, et analyser l’équilibre de son diabète.    
Il y a deux catégories de diabétiques : ceux de type 1, qui sont mis sous plusieurs injections d’insuline, et ceux relevant de diabète de type 2, qui prennent des comprimés, mais il arrivera un moment où ils doivent recevoir de l’insuline seule ou en association avec les comprimés.
Pour ces diabétiques, notamment la première catégorie, nous avons tendance  à leur dire qu’ils ne doivent pas jeûner, car leur diabète nécessite plusieurs prises d’insuline.
Seulement, maintenant, la tendance par rapport aux professionnels de santé, c’est de ne pas contrarier l’envie ou les croyances d’un malade, de lui expliquer quels en sont les risques, et ensuite de l’accompagner en fonction de sa décision, c’est-à-dire s’il décide de jeûner ou non.

Comment conseillez-vous vos patients ?
Dans un premier temps, nous formons les professionnels de santé, particulièrement les médecins en cette période particulière, nous leur demandons de recevoir les patients, de leur faire une consultation approfondie, d’étudier correctement leur bilan, après ils doivent statuer sur les risques pour ce patient, est-ce que il est à très haut risque de faire des complications quand il fera Ramadan ou bien il est à risque modéré ou il est à risque faible. Un patient qui ne dépasse pas la cinquantaine qui souffre d’un diabète de type II et qui prend des comprimés a un risque très faible et peut jeûner comme tout le monde, sauf que nous allons lui donner des précautions par rapport à sa façon de surveiller sa glycémie et par rapport également à la manière dont il doit s’alimenter et à son activité physique.
Si, par contre, il a des médicaments qui ont tendance à l’exposer à l’hypoglycémie, si il est jeune et ne mange pas pendant 16 heure en moyenne en été, on fait des aménagements au traitement si, par exemple, il a des médicaments de première génération, on les change contre des sulfamides de deuxième génération où il aura soit une seule prise au moment du f’tour ou deux prises, au moment du s’hour et du f’tour. Quelquefois, on diminue la dose à ce moment-là, pour ne pas qu’il y ait un risque de faire des hypoglycémies.

Le risque consiste en quoi si un diabétique décide de jeûner ?    
Ce sont des malades qui vont faire plus d’hypoglycémies que d’habitude, elles sont multipliées par 4,5 chez le diabétique de type1, et carrément par 7 chez le diabétique de type2, alors que d’habitude le diabétique de type2 fait moins. Ce sont également des risques de déshydratation, ils ne boivent pas assez entre le f’tour et s’hour. Nous les incitons maintenant à boire au moins 2 litres entre ces deux moments, pour ne pas s’exposer à des accidents de thromboses. Ils peuvent faire des thromboses dans des territoires artériels ou encore dans les veines.   

Pouvez-vous nous citer les différentes catégories de patients que vous recevez durant cette période ?
En fait, il y a plusieurs catégories de patients. La première, qui est consciente du risque du jeûne sur sa santé à qui on explique la modération par rapport au régime alimentaire et ce qu’elle doit faire pour garder une activité physique acceptable. Il y a d’autres patients relavant de la deuxième catégorie et qui veulent  absolument jeûner, et ces patients ne sont pas les plus difficiles, car on sait à quoi s’en tenir avec eux, et donc on va mettre en place pour eux tout un système et des conseils, une éducation pour leur apprendre à surveiller leur glycémie avant le s’hour, au réveil, au milieu de la journée, vers 16h et 17h, car il y a un risque d’hypoglycémie à ce moment, avant le f’tour et après.
En plus, ils doivent faire des contrôles à n’importe quel moment où ils ressentent un malaise. Pour ce faire, il faut qu’ils aient plus de bandelettes pour ce mois de Ramadhan, alors qu’on leur donne qu’une boîte par trimestre. Je pense que la sécurité sociale pourrait faire un effort en cette période, au moins pour leur donner une boîte supplémentaire, cela reviendra certainement mois cher que de prendre en charge des patients qui font des complications.
La troisième catégorie de patients est celle qui nous pose le plus de problème, car en sortant du cabinet de consultation, ils vont nous faire croire qu’ils ont décidé de ne pas jeûner sans modifier complètement leur traitement ou en faisant des aménagements eux-mêmes, ce qui est très dangereux.

Quelles sont les situations où le diabétique doit-il rompre son jeûne ?
Il y a des recommandations, nous avons de plus en plus d’études qui montrent que quand un malade a un risque modéré, voire un haut risque en décidant de jeûner, si on le cadre bien, à ce moment-là, il fera certainement mois de complications. Il y a tout de même des choses qu’il faut faire connaître aux patients. Si un patient, au réveil, quand il contrôle sa glycémie et qu’il la trouve entre 0,70 et 1, on lui dit, ce jour-là, que mieux vaut renoncer au jeûne. Dans la surveillance de tous les jours, le patient doit se dire dans quelle situation il doit rompre le jeûne. Si la glycémie est inférieure à la 0,70, même si c’est dix ou 2 minutes avant le f’tour, il doit absolument rompre le jeûne, et c’est la même chose s’il dépasse les 3 grammes ; il doit automatiquement rompre le jeûne, boire et aller aux urgences ou joindre son médecins traitant pour l’orienter.
 
Qu’en est-il des séances d’éducation thérapeutique ?    
Nous avons des séances structurées d’éducation thérapeutique, et, depuis à peu près un mois, nous avons commencé à faire l’éducation «diabète et Ramadhan», comme chaque année. C’est ouvert  à ceux qui veulent venir, et pas spécialement sur rendez-vous, il y a d’autres séances sur rendez-vous. On prépare les patients, et surtout on leur fait prendre conscience que le risque n’est pas le même pour tous les diabétiques, donc on se prête à certain jeux où ils doivent se situer sur une échelle avec plusieurs étages, où le patient qui a un diabète ancien et compliqué se trouvant quelque part au dernier étage, le fait qu’il veuille faire carême est comme s’il cherchait à se suicider. Alors que celui qui est au premier étage peut en fait jeûner sans grand risque de complications.
Une fois qu’ils ont pris conscience de cela, nous leur rappelons que notre religion rejette complètement le suicide, et si leur état de santé ne leur permet pas de faire carême, il ne doivent pas le faire; sinon cela deviendra suicidaire et c’est aller contre sa religion.
Ces séances leur font prendre conscience qu’en fin de compte, ils ne sont pas seuls dans cet état, il y a d’autres malades qui sont, parfois, dans un état plus grave qui ont pris la décision de ne pas nuire à leur santé et ne pas jeûner. Il y a un partage d’expériences, on leur donne la parole, et c’est beaucoup plus enrichissant que de le dire directement,  en tant que professionnels de santé. Car cette action sera automatiquement rejetée.

Un conseil aux malades ?
Ce Ramadhan va se passer en été, il va faire chaud. Ce que je demande aux patients, c’est d’abord d’aller discuter avec leur médecin traitant, pour savoir s’ils peuvent jeûner ou non. Ils doivent aussi discuter des changements par rapport à leur traitement ou non. Ils doivent boire beaucoup entre le f’tour et le s’hour. Sur le plan de l’activité physique, je les appelle à conserver une activité habituelle, mais de ne pas sortir au moment où le soleil est au zénith ou aller jouer un match de foot à l’approche du f’tour, car ce n’est pas du tout réfléchi comme activité physique. Dans cette situation, je dirai que même si l’on n’est pas diabétique, on risque des hypoglycémies.
Par contre, pour les Tarawih, nous incitons les patients à y aller, car, déjà, la marche qu’ils vont faire pour aller jusqu’à la mosquée, c’est de l’activité physique.
Il faut diminuer le pain, car une baguette  de 250 grammes, c’est l’équivalent de 25 gros morceaux de sucre, et plus un pain est sec, et plus il contient du sucre, alors que la galette va faire monter le taux de sucre plus encore que le pain… Il faut oublier les sodas, la seule boisson recommandée, c’est l’eau, dans laquelle on peut toutefois ajouter quelques gouttes du citron naturel qui est un antioxydant. Souvent, le musulman va rompre le jeûne en prenant des dattes, y’en a beaucoup qui vont dire qu’ils vont prendre un chiffre impaire, car le Prophète (QSSSL) le faisait. À 1 datte, c’est très bien, mais il faut savoir que 2 dattes, c’est l’équivalent d’un fruit, donc s’il prend une date, il lui reste un autre fruit, car les diabétiques ont droit à 2 fruits par jour seulement. Mais s’ils prennent trois dattes ou plus...  
Réalisé par Wassila Benhamed


Ne jamais rompre le jeûne avec une boisson glacée

L’assistant en médecine interne à la clinique Arezki-Kehal de l'hôpital de Birtraria d'El-Biar, Kamel Kadri, qui était présent à notre entretien, nous a déclaré que «les gens ont tendance à rompre le jeûne avec une boisson glacée. C’est très dangereux pour la santé de commencer à boire une boisson glacée et le ventre vide, car cela risque d’occasionner des problèmes de santé. C’est une agression contre l’estomac, et, à la longue, cela peut même provoquer le cancer d’estomac».                               
W. B.


 

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