dimanche 18 novembre 2018 07:56:46

Ali El-Hadj Tahar, critique d’art : « La peinture un domaine complexe »

Parcours culturel et artistique de nos artistes plasticiens dans le temps depuis l’aube de l’humanité, témoignages de l’activité picturale très féconde des artistes contemporains, nationaux et étrangers, sur notre pays, sur sa culture, ses paysages, sa lumière, telles sont les thématiques des deux beaux ouvrages d’Ali El-Hadj Tahar, intitulés la Peinture algérienne, les fondateurs (1) et la Peinture algérienne, abstraction et avant-garde (2). Ici un entretien avec le critique d'art, mais aussi le journaliste, l'artiste peintre et le poète.

PUBLIE LE : 06-03-2017 | 0:00
D.R

Parcours culturel et artistique de nos artistes plasticiens dans le temps depuis l’aube de l’humanité, témoignages de l’activité picturale très féconde des artistes contemporains, nationaux et étrangers, sur notre pays, sur sa culture, ses paysages, sa lumière, telles sont les thématiques des deux beaux ouvrages d’Ali El-Hadj Tahar, intitulés la Peinture algérienne, les fondateurs (1) et la Peinture algérienne, abstraction et avant-garde (2). Ici un entretien avec le critique d'art,  mais aussi le journaliste, l'artiste peintre et le poète.

El Moudjahid : Qu'est-ce qui prime dans votre travail, l'argument ou la qualité du geste ?
Ali El-Hadj Tahar : La peinture est un domaine complexe, et si l’approche esthétique et technique est fondamentale pour étudier la forme de l’œuvre sur le plan du dessin, de la composition, de la couleur, de l’harmonie et du rythme, elle reste insuffisante pour la compréhension du sujet de l’œuvre. D’autres approches sont donc nécessaires pour aborder le fond de l’œuvre, dont l’approche psychanalytique, sociologique, philosophique, poétique… Évidemment, pour présenter une œuvre plastique, même une connaissance sérieuse de l’histoire de l’art ne suffit pas ; car il faut souvent faire le lien avec la littérature, le cinéma, la politique, renvoyer à l’histoire universelle, aux mythes, aux religions, aux sciences, aux techniques…

Pourquoi ce titre, Les fondateurs, à propos des artistes peintres dont vous faites la présentation dans votre premier ouvrage ?
Le premier volume des ouvrages consacrés à « La Peinture algérienne » devait obligatoirement être consacré aux pionniers de cet art moderne de la culture nationale et qui date du début du XXe siècle, contrairement à l’art européen qui date de plusieurs siècles. Par art moderne, j’entends la peinture de chevalet, une expression où l’artiste utilise un support  amovible sur lequel il  pose  le  tableau  auquel il travaille.  
Cependant, nos arts visuels remontent à un lointain passé, au néolithique au moins, et comptent des dizaines de milliers de peintures et gravures du Tassili N’Ajjer, du Tassili du Hoggar et du Sud oranais. Donc, avant de présenter les pionniers de l’art moderne algérien, je présente nos arts traditionnels dans une longue introduction. Ces arts comptent aussi les innombrables œuvres de la culture berbère, dont la tapisserie, la poterie et de nombreuses autres expressions, ainsi que les réalisations de la période romaine et consistant aussi en des sculptures et des mosaïques, tout comme ils comptent les œuvres de la période arabe et comprenant des manuscrits, des peintures sur bois, des épigraphies…

Pourquoi le mot «série» est-il souvent évoqué à propos de votre travail ?
Je présente plusieurs volets de la peinture algérienne, et comme les ouvrages qui leur sont consacrés ont un même sujet, il s’agit donc de volumes d’une même série, «La Peinture algérienne», qui ne peut être présentée dans un même volume. Ces ouvrages sont «Les Fondateurs», «Abstraction et avant-garde», «La Figure et sa présence», «Le Signe», «L’art naïf», «La miniature et l’enluminure».

Et la dimension féminine, n'a-t-elle pas été quelque peu « minorée » dans votre travail de répertoire ?
Pas du tout. Mais la réalité est celle-là : il y a plus d’artistes hommes que femmes, c’est universel, cela ne concerne pas uniquement l’Algérie. Dans mes livres, je présente toutes les artistes algériennes qui ont montré leur travail en public, de Baya à Fatiha Bisker, en passant par Djamila Bent-Mohamed, Nadjia Chekoufi, Akila Mouhoubi, Samta Benyahia, Kheira Slimani, Hamida Chellali… Dans mes six livres sur la peinture algérienne, il y a une cinquantaine de femmes sur un nombre total de près de 350 artistes présentés dans les cinq ouvrages sur la peinture algérienne et le livre sur la miniature et l’enluminure. Je connais personnellement la majorité de ces artistes, car on ne peut faire une approche critique de l’œuvre si on ne va pas dans les ateliers, les expositions…

A bien y regarder, c'est pratiquement à une approche analytique que vous semblez inviter, alors que le volume textuel ainsi que le nombre d'artistes répertoriés semblent plutôt privilégier la biographie ou la monographie. Comment expliquez-vous la démarche retenue pour votre travail ?   
Je fais une approche analytique des œuvres, sans oublier de donner une petite biographie, pour la compréhension des conditions d’émergence de l’artiste. Ma méthode est celle d’un critique d’art, pas d’un biographe : mes livres ne contiennent pas des notices mais des textes analytiques sur l’œuvre de chaque artiste. Selon son importance, je consacre à chaque artiste entre une page et dix pages de texte, comme c’est le cas pour Issiakhem, Khadda, Mesli, Benanteur, Guermaz, Baya, Atlan… L’œuvre de chaque artiste est abordée sur le plan esthétique, technique, thématique. Chaque œuvre fait appel à des outils d’analyse différents, car chacune a ses spécificités  ; on ne peut pas approcher l’œuvre d’Issiakhem comme on le fait pour celle de Benanteur, Bouzid, Temam ou Ali-Khodja.

Mettre en interaction, en regards entrecroisés, des œuvres plastiques et artistes plasticiens de différents horizons, ce n'est pas chose aisée dans le cadre de tels ouvrages. Comment avez-vous fait pour lever une telle contrainte ?
J’ai commencé à écrire sur la peinture en 1974. Donc les textes qui paraissent dans mes livres ont été élaborés progressivement, améliorés, corrigés… J’ai vu des artistes grandir et d’autres mourir. J’ai connu Issiakem, Khadda, Mesli, Temam, Ali-Khodja, Baya, Zmirli, Sahouli, Yellès, pour ne parler que des artistes fondateurs de la peinture algérienne. Durant cinq décennies, j’ai, de mon modeste regard, accompagné la marche de la peinture algérienne. J’ai souvent été là au bon moment : j’ai été l’historien d’un vécu, un observateur de faits et d’événements qui ne m’ont pas été racontés mais dont j’ai été témoin. L’histoire de l’art algérien moderne s’est déroulée presqu’entièrement à Alger, qui a été la capitale nationale de l’art depuis les années 1960 à ce jour. J’ai eu la chance de suivre ce cheminement, et de rencontrer ses principaux acteurs.

Ce qui peut paraître à la fois comme singulier et stimulant, c'est qu'une telle collection, éclatée dans ses modes d'expression, dans ses origines aussi, notamment plastiques, trouve cependant sa cohérence interne. Comment expliquez-vous cela ?
Je vous remercie de noter cela. Ces ouvrages sont le fruit de plusieurs décennies de recherche et d’interrogations. Je n’ai jamais été pressé de terminer ces livres et de les donner à un éditeur. J’ai toujours été conscient de l’importance du travail que je menais. L’art algérien est l’âme d’un peuple. J’étais en train de décortiquer, d’analyser l’âme de mon peuple et je n’avais pas le droit de me mettre en avant, de mentir, de déformer les informations, de donner une information incomplète, de rabaisser un artiste… Ces écrits s’inscrivent dans une histoire nationale dont je suis partie intégrante ; donc minorer cet art c’est minorer l’âme de mon peuple, c’est me mutiler moi-même. Il fallait sacrifier beaucoup de choses, de loisirs, de besoins même… Exigence rime avec patience et également avec souffrance.  

Dans bien des cas aujourd'hui et nonobstant le journaliste, on constate que l'essayiste ou l'écrivain que vous êtes aussi semble —tout comme l'artiste— rejoindre l'historien en faisant passer en priorité la fonction de l'art par rapport aux traditionnelles aspirations de l'artiste à l'autonomie esthétique. Vous semblez en cela reconnaître l'historicité des cultures passées afin de mieux prendre conscience de votre propre historicité. Est-ce à dire que dans votre travail l'intérêt anthropologique est en train de prendre le pas sur l'intérêt esthétique ?
Evidemment, l’art a des fonctions, dont la fonction esthétique, qu’il ne faut pas minorer. La fonction esthétique est, disons-le, la forme, le contenant. Tandis que la fonction que vous appelez «anthropologique» recèle le contenu, le fond, le sujet. Les deux sont des faces d’une même pièce, son recto et son verso en somme. Quand on écrit sur une œuvre d’art on ne sépare pas le fond du contenu  : on les décortique ensemble en cherchant à comprendre leur unité. Un exemple : pensez-vous qu’Issiakhem aurait pu exprimer le drame de son pays avec un style très figuratif ou hyperréaliste ? Non, son expressionnisme tourmenté s’apparente aux drames qu’il peint, alors que Khadda a exprimé la beauté de la nature ainsi que la profondeur de la culture arabo-berbère avec des signes-symboles.
Entretien réalisé par :
Kamel Bouslama

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Notes :
(1)  La peinture algérienne - Les fondateurs, par Ali El Hadj Tahar. Editions Alpha, Alger 2015, 290 pages
(2) La peinture algérienne - Abstraction et avant-garde, par Ali El Hadj Tahar. Editions Alpha, Alger 2015, 290 pages. 

Bio express  :
Ali El-Hadj Tahar est artiste peintre, poète et journaliste. Entre autres publications  : «Bettina», une monographie de l’artiste Bettina Heinen Ayech, «Poèmes bleus», «Encyclopédie de la poésie algérienne de langue française, 1930-2008», 157 poètes, Algérie vaste, captivante, diversifiée, paru en 2009.

 

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