dimanche 22 octobre 2017 18:22:20

M. Jean-François Daguzan à El Moudjahid : « Tout le monde n’a peut-être pas la même vision de l’avenir de la Libye »

Jean-François Daguzan est docteur en droit et en sciences politiques, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégie (FRS) et professeur associé à l'Université de Paris II panthéon-Assas.

PUBLIE LE : 22-01-2017 | 0:00
D.R

 Jean-François Daguzan est docteur en droit et en sciences politiques, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégie (FRS) et professeur associé à l'Université de Paris II panthéon-Assas. Il est également auteur de nombreux articles et ouvrages dont Terrorisme (s), abrégé d’une violence qui dure, CNRS Éditions, Paris, 2006 ; Le terrorisme non conventionnel, avec Oliver Lepick, PUF, Paris, 2003 ; directeur de la revue Sécurité globale ; rédacteur en chef de Maghreb-Machreck (Paris, Eska).

 L’Accord politique de décembre 2015, conclu sous l’égide de l’ONU, n’a pas permis d’aboutir au règlement de la crise libyenne. Pourquoi, selon vous ?
Comme dans toute négociation, les parties doivent, chacune, trouver un intérêt à déposer les armes. Si une ou plusieurs parties sont exclues ou se sentent mal traitées, l’accord a peu de chances d’être mis à exécution. Dans le cas libyen, il s’agit de l’équilibre du pouvoir entre tribus et régions, et du partage des ressources.
 
L'envoyé de l'ONU en Libye, Martin Kobler, a affirmé, à partir de Tripoli, qu'il soutenait un retour au projet de l'Accord politique libyen comportant la formule «un président du conseil et deux adjoints» dans le corps du Conseil présidentiel, s'il existe un consensus sur ce point, assurant que «seuls les Libyens décident s'il est nécessaire de faire des ajustements dans l'Accord politique ou non». Est-ce un aveu d’échec ?
On a bien vu que l’accord du 17 décembre 2015 n’a pas fonctionné. On a sans doute voulu aller trop vite, sans étudier de façon plus approfondie les conditions de sa consolidation. Un parlement de Tripoli est venu concurrencer celui de Tobrouk ; le général Haftar a refusé d’y adhérer et le président du conseil, Sarraj, s’est progressivement affaibli jusqu’à ne presque plus rien contrôler. Il faut repenser les équilibres institutionnels, sans oublier personne.

  Vous avez déclaré que «l’Algérie peut et doit jouer un rôle primordial de médiateur». Que faire de plus par rapport à ce que la diplomatie algérienne consent déjà comme efforts pour rapprocher les parties libyennes ?
L’Algérie a un savoir-faire historique en matière de médiation. Le Mali en est un bon exemple. Mais il est difficile de faire plus dans l’affaire libyenne, comme dans d’autres, dans la mesure où plusieurs parties continuent de considérer qu’il est plus important ou rentable pour eux de faire la guerre plutôt que la paix. C’est peut-être dans la mobilisation des outils institutionnels africains que l’Algérie a un rôle important à jouer, car elle bénéficie d’une bonne image.
 
D’aucuns affirment que la multiplication des agendas contribue à la complexification du conflit. Partagez-vous ce point de vue ?
Il est vrai que la multiplication des parties prenantes ne facilite pas la conclusion d’un accord. L’ONU, l’Union européenne, les États membres à titre personnel (notamment la France, l’Allemagne, l’Italie et la Grande Bretagne), l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, l’Égypte, le Maroc et enfin l’Algérie sont parties engagées dans la résolution du conflit. Tout le monde n’a peut-être pas la même vision de l’avenir de la Libye, ni les mêmes «champions». Ils ne soutiennent pas forcément les mêmes acteurs libyens. Cela rend difficile l’organisation d’une plate-forme commune. Malgré un affichage commun de façade, les uns peuvent s’attacher à défaire ce que les autres font. Qui plus est, les Russes viennent de rentrer dans le jeu de façon officielle, en manifestant spectaculairement leur soutien à Haftar. Il s’agit désormais de voir si c’est un scénario «à la syrienne» auquel nous assistons, et si les Russes vont s’impliquer en profondeur et dans la durée.
 
Un sommet de chefs d'État consacré à la crise libyenne se tiendra, le 25 janvier en République du Congo, dans l'objectif d'apporter «une contribution africaine» à la résolution du conflit qui frappe ce pays depuis 2011. L’appropriation des Africains de leurs conflits peut-elle accélérer leur règlement ?
Il est évident que plus les Africains s’approprieront le règlement de leurs conflits, mieux l’Afrique se portera. Mais cela ne résout pas tout. On sait très bien que, pour l’instant, les pays africains ne parviennent pas vraiment à avoir une vision commune sur de nombreux dossiers et à mettre en œuvre des forces de maintien de la paix significatives. Il y a trois ans, le président Idriss Déby, lors du premier Forum de Dakar sur la paix et la sécurité, fustigeait l’incapacité africaine à mettre en place ne serait-ce qu’une force d’action rapide de 50.000 hommes ! Il avait également poussé la France à aller détruire les jihadistes en Libye. Pour le coup, c’est vraiment une question africaine et il ne faut pas ajouter du mal au mal. La France soutient le processus des Nations unies. L’Union africaine dans laquelle l’Algérie est particulièrement engagée devrait pouvoir jouer un rôle majeur dans la mobilisation des énergies, au propre comme au figuré.
 
M. Martin Kobler a déclaré que «2017 doit être l’année des décisions pour la résolution de la crise en Libye». Pensez-vous que la crise libyenne connaîtra son épilogue en 2017 ?
Si Daesh est largement détruit et si un début de négociation crédible parvient à se faire jour, il ne faudra pas se plaindre. Aujourd’hui, toute la question réside dans la nature du rapport de force qui s’établit entre le général Haftar et ses troupes et le Premier ministre et les groupes (parlements) de Tobrouk et Tripoli, ainsi que les tribus. Le seul véritable changement avec l’arrivée des Russes dans le jeu libyen serait une modification brutale du rapport de force militaire au profit du général Haftar et la conquête du reste du pays par les armes. Mais c’est un scénario loin d’être garanti à cette heure.
Entretien réalisé par
Nadia Kerraz

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