jeudi 19 janvier 2017 01:15:48

Célébration de Yennayer : Héritage commun

Comme tout le monde est censé le savoir, il y a trois calendriers qui sont couramment utilisés dans notre pays : le calendrier universel — appelé aussi calendrier grégorien —, le calendrier musulman et le calendrier agraire, appelé aussi calendrier amazigh.

PUBLIE LE : 12-01-2017 | 0:00
D.R

À propos de ce dernier calendrier, on ne sait peut-être pas — ou pas assez — que Yennayer est le premier jour de l’an de ce calendrier amazigh. On ne sait peut-être pas non plus qu’il est fêté en Algérie, ainsi que dans toute l’Afrique du Nord, et que sa célébration peut durer plusieurs jours.                  
Et puisque c’est ce dernier calendrier qui nous intéresse ici, il faut savoir que c’est celui utilisé depuis toujours par les paysans algériens et nord-africains. À l’image du calendrier universel ou grégorien, c’est un calendrier solaire, perpétuel (sans millésime d’année), fonctionnant au rythme des saisons. Ici, on a pu observer que les populations nord-africaines, immuablement mêlées à la terre nourricière dans une solide harmonie avec les éléments naturels, ont vécu, durant des millénaires, au rythme des saisons dont le déroulement a réglé le cours des journées, dicté les occupations de chacun, conditionné les travaux agricoles et assimilés. Mais revenons au premier jour de l’an du calendrier amazigh, Yennayer, qui, depuis le début de notre ère, coïncide avec le douzième jour du calendrier universel ou grégorien. Dans ce calendrier berbère, les dates et saisons ont une avance de douze jours sur celles du calendrier universel. En voici quelques-unes : tafsut (le printemps), 15 furar (28 février), 17 mayu (30 mai), anebdu (l’été), 17 yukt (30 août), lekhrif (l’automne), ccetwa (l’hiver), 16 unber (29 novembre). Aujourd’hui, par exemple, si nous sommes mardi 12 janvier  2016, selon le calendrier universel, nous sommes, selon le calendrier amazigh, le 1er Yennayer.

Histoire d’un mot  en Afrique du Nord

Avant d’y trouver réponse, il faut noter que dans le système linguistique amazigh ou, si l’on préfère, le système linguistique berbère, un seul mot peut être, à lui seul, tout un énoncé doté de sens. Ainsi, le vocable Yennayer est une composition linguistique berbère formée des éléments «Yen» et «Ayer» avec leurs variantes successives «Yiwen» ou «Ayen» et «Ayyur» ou «Aggur». Ces variantes signifient respectivement «Un» ou «premier» et «Mois». Cela donne Yennayer (le premier mois) qui a aussi son prolongement dans une autre appellation, pour ainsi dire jumelle, tout au moins pour ce qui est du sens : «Tibbura ussegwass», qui signifie précisément «Les portes de l’année». Yennayer annonce ainsi la fin d’un cycle et le commencement d’un autre.  
Comme on le sait maintenant, Yennayer, le nouvel an berbère, est une tradition ancienne inscrite dans le calendrier agraire de l’Afrique du Nord et qui connaît aujourd’hui un regain de vitalité. Comme premier jour de l’année (aqerru useggas), il est marqué par des rites, des mets, des augures qui peuvent durer plusieurs jours dans une atmosphère de fête à peu près semblable dans toutes les régions. Le premier jour, par exemple, dans diverses régions du pays, on va chercher des branches vertes : on les met sur les terrasses, on en étale dans les étables. Souvent, durant ce premier jour, on ne mange que des produits végétaux. La viande est réservée pour le lendemain. On se gave alors de fruits secs : figues, raisins, noix, dattes, gâteaux et beignets divers. Au Maroc, par exemple, dans certaines régions, on mange carrément «les sept légumes».

On change tout ce qui est vieux et usé à la maison

Les rites liés à Yennayer sont, entre autres et avant tout, «destinés à écarter la famine». Par conséquent, le repas doit être copieux. Comme pour les labours, les aliments servis — blé dur, lentilles, pois chiches, fèves…  — sont bouillis ou gonflés à la cuisson, «cherchem». Ce soir-là, on y consomme de la volaille. Tous les membres de la famille doivent manger jusqu’à satiété. Cette «gloutonnerie de bon augure», pour reprendre l’expression, est de mise partout en Afrique du Nord, que ce soit chez les berbérophones ou les arabophones. Les forces de l’invisible n’étant pas oubliées elles non plus, la maitresse de maison dépose leur part, ici au gardien du métier à tisser, là au gardien du moulin à bras et là encore à celui du foyer. Ce jour-là a lieu la première coupe de cheveux du garçon, et son père lui achète une tête de bœuf  — afin qu’il devienne une «tête» dans la communauté — tête de bœuf donc qui sera consommée entre membres d’une même famille, amis, voisins et mendiants. Le personnage du carnaval amyar uceqquf «le vieux au tesson» (dans l’Akfadou) et amyar ajenni «le vieillard porteur de bienfaits» (dans le Djurdjura), en arpentant le village réclament eux aussi aux maitresses de maison leur part d’aheddur, «le carré de pâte feuilletée», et se présentent sous le signe évident de la goinfrerie qui appelle l’abondance et la fécondité.  
Ce qu’il faut retenir aussi de Yennayer, c’est qu’à l’occasion de sa célébration, on change tout ce qui est vieux et usé dans la maison. Il est de coutume, notamment, de remplacer les pierres du foyer. Il est de bon ton aussi, lorsque arrive Yennayer, que toute entreprise en cours soit terminée avant l’avènement en question, par exemple un ouvrage sur le métier à tisser.   
                                                                                          
Similitudes entre les peuples

Et, justement, à propos de tissages, de nombreuses légendes se sont tissées autour de Yennayer et des contes sont nés d’histoires aussi vieilles que le calendrier amazigh qui, tenez-vous bien, date de 2966 ans ! Une des légendes les plus connues est celle de cette vieille femme (Tamghart) qui, sortant un jour de soleil et croyant l’hiver passé, s’était moquée de lui (de l’hiver bien sûr). Elle se délectait. S’adressant à Yennayer, elle lui dit : «Yennayer, mon ami, tu nous as quittés sans faire aucun mal.»
Sans faire aucun mal, a-t-elle dit ? Yennayer, furieux, demanda alors à Fourar (février), premier mois du printemps berbère, de lui prêter deux jours pour se venger. «Je t’en prie, Fourar, mon ami, prête-moi un de tes jours, que je châtie la chèvre imprudente, en lui mettant la tête dans le feu.» Fourar prêta une journée à Yennayer. Aussitôt le ciel se couvrit de nuages, tonnerre et éclairs éclatèrent, puis la grêle et la neige se mirent à tomber. Le vent de son côté brisait tous les arbres. Alors la vieille femme, qui était restée dehors avec ses chèvres, fut transie de froid et mourut. Selon d’autres versions, la vieille femme fut transformée en une statue de pierre. C’est à la suite de ce fait que le dernier jour de Yennayer est appelé jusqu’à présent «l’emprunté».
Pour terminer, on notera que certaines de ces pratiques peuvent laisser apparaître des similitudes entre peuples, comme c’est le cas du mythe de la vieille femme qui se lamente des terribles rigueurs hivernales que lui inflige le mois de janvier et dont la trame se retrouve aussi bien en Kabylie, en France, en Grèce, en ex-Yougoslavie ou encore en Iran et au Venezuela.
Toujours est-il que la datation berbère de l’an zéro se réfère à la fois à Yennayer et à un fait historique lié au déplacement, en 950 avant J.-C., du roi berbère Chachnaq en route vers le delta du Nil où il fonda la 22e dynastie pharaonique, avec comme capitale Boubastis. Ainsi, les deux événements, Yennayer et le déplacement du roi Chachnaq, sont couplés, car ils annoncent la même logique d’un commencement.
Ils ont une valeur historique et culturelle certaine. Cependant, c’est l’horloge universelle grégorienne — du pape Grégoire XIII qui a instauré le calendrier moderne en 1582 —, c’est donc cette horloge universelle qui arrive jusqu’à nous, aujourd’hui 12 janvier de l’an 2017.
Il faut savoir que les populations des trois villages de la commune de Béni Snouss (Ath Snous, wilaya de Tlemcen) organisent, le 12 janvier de chaque nouvel an, la fête traditionnelle dite d’Ayrad (lion en amazigh) qui coïncide avec Yennayer. C’est donc une occasion où toutes les familles Snoussi préparent le berkoukès, les beignets, les crêpes et autres plats. Le spectacle du dit carnaval se fait dès la tombée de la nuit.                                                            
Les participants à la fête passent ensemble d’une maison à une autre à Khémis, l’un des trois villages des Béni Snouss.
Les comédiens sont généralement au nombre de neuf, avec un guide, et sont tous déguisés avec des masques à base de cornes, de peaux d’agneaux, etc. Le grand Ayrad quant à lui est tiré à l’aide d’une chaîne par une personne, afin qu’il ne puisse s’échapper. Le guide, pour sa part, est muni d’un drapeau à la main ; il est entouré des comédiens qui frappent aux portes des maisons.

La fète d’«Ayrad» chez les Béni Snouss

Dans le cas où le propriétaire de la maison n’ouvre pas, les spectateurs disent à haute voix : «Chebriya mherssa moulat eddar emtalqa.» (la jarre est brisée et  la maîtresse de la maison sera divorcée) ; puis déposent un «kerkor» (amas de pierre) devant l’entrée de cette maison.
Lorsque la porte est laissée entrouverte, c’est la lionne (l’biyya) qui entre la première, accompagnée par des spectateurs qui jouent du tambourin, du bendir et de la ghaïta, tout en clamant à haute voix : «Hallou bibankoum rahna jinalkoum.» (ouvrez vos portes, nous sommes venus). Après avoir effectué quelques tours dans la maison, la lionne tombe à terre et fait la morte à chaque séance. Puis, le grand Ayrad (le lion) entre avec fureur et regarde la lionne en train de mourir. Après quelques minutes de jeu et au réveil de la lionne, le maître de la maison remet au guide de l’argent — celui de la ziyara — et surtout des fruits mélangés, des gâteux, du pain, des grenades, des figues sèches, etc.
Puis, c’est au tour du m’qaddem de réciter la fatiha à haute voix, tout en souhaitant une nouvelle année abondante en richesses et en priant Dieu d’apporter sa miséricorde et sa clémence. Ensuite, tout le monde se dirige vers une autre maison et ainsi de suite jusqu’à l’aube, et ce durant trois jours.Tous les dons recueillis ici et là sont partagés et remis aux nécessiteux et démunis du village.                                                                                                   
Il est regrettable que cette fête ancestrale ne soit plus célébrée comme autrefois en raison des changements survenus au sein de la société et, par la même, des  mentalités.
Mais elle n’est pas oubliée pour autant puisque les personnes âgées se rappellent encore des exceptionnels moments de joie passés. Car la pérennité de ce carnaval depuis son origine réside dans son authenticité : il est spontané et tiré du fin fond de nos us et coutumes, et des croyances les plus lointaines. Ne serait-ce qu’à ce titre, c’est le patrimoine de tous les Algériens. C’est pourquoi il est toujours célébré avec faste pour marquer à la fois le nouvel an amazigh et s’inscrire dans l’esprit de la solidarité communautaire et de l’attachement au sacré.                                                                                                         
Kamel Bouslama

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