La guerre contre Achiary et ses caïds à Alger : La grande lessive de la Z.A.A.
Dans le témoignage que nous livrons aujourd’hui au lecteur, Yacef Saâdi, chef historique de la Zone autonome d’Alger, évoque les actions qu’il a fallu entreprendre pour débarrasser la Casbah de toute la faune interlope qui y sévissait sous l’œil complice et bienveillant de la police coloniale. Malfrats de tous acabits, caïds, séides et truands étaient manipulés par le sous-préfet André Achiary de triste mémoire et qui insidieusement tentait d’infiltrer les rangs de la résistance. Peine perdue, car la guerre que le FLN déclarait à tous ces éléments douteux avec fermeté et une grande intransigeance, fut couronnée de succès. Le FLN est maître de la place. La grande lessive a porté ses fruits et la pègre a vite fait d’abandonner la partie.
M. B.
L’héroïsme du jeune déserteur de l'armée française, Mustapha Khodja, répandait une puissante force attractive en faveur des maquis. Arbadji Abderrahmane et Omar Hamadi qui, deux mois auparavant, l'avaient rejoint, regagnaient Alger, le 20 mars 1956, avec mission d'évacuer deux hommes, Belketroussi et Chaallal blessés, gravement, dans l'accrochage de Maréchal Foch (Arbaâtache) et s'en retourneraient, aussitôt, au maquis.
Leur retour inattendu m'offrait la possibilité de mettre en œuvre le second volet du plan d'action élaboré, en janvier, pour neutraliser les mouchards, proxénètes et les centaines de Messalistes qui nous provoquaient sans cesse.
Le Grand Alger avait besoin de cette lessive
Nous étions décidés de frapper fort et juste pour gagner à notre cause cette pâte de quatre-vingt mille âmes habitants la Casbah dont les vicissitudes et le dénuement avaient augmenté l'apathie. Transformer la Casbah et les autres quartiers populaires en territoire libre, c'était notre espoir. L'affranchir des griffes de la police et créer les conditions de sécurité nécessaires à l'évolution de nos groupes armés, c'était notre but.
Souvent très cruelles, les opérations de ce genre ont de tout temps été inscrites à l'actif des résistances armées. Manifestes aussi sont les risques de dépassement. Mais ils sont indispensables, même si l'on ne les envisage que dans un cadre d'organisation avec le souci de canaliser des énergies pour une cause.
L'adversaire, aussi, ne lésinait pas sur les moyens de se rallier les hommes que nous convoitions. La domination, Corruptrice par nature, avait une minorité d'Algériens tenus en laisse par quelques avantages matériels, à tel point que la remise en cause du système colonial était perçue, par eux, comme une menace directe de leurs intérêts. On devait les acculer à choisir. Sévir, aveuglément, sans leur offrir l'occasion de réviser leur comportement aurait constitué une lourde faute. D'autant que, dans chaque famille algérienne, un ou deux membres étaient déjà engagés dans la lutte.
Achiary l’assassin de Guelma
André Achiary ex-sous-préfet et assassin de milliers d'Algériens à Guelma avait conçu un plan de récupération du milieu pour l'infiltrer dans l'organisation d'Alger, en usant du chantage comme moyen de persuasion.
C'est lui qui avait libéré, avant expiation complète de leurs peines, les frères Hammiche impliqués au premier degré dans l'assassinat du célèbre chanteur populaire Khélifa Belkacem. Pour des motifs semblables Houya bénéficia du même geste. La tâche d'Achiary était d'autant plus aisée que Jacques Soustelle le couvrait de son autorité. Mieux, la préfecture de police mit à sa disposition les commissaires Lofrédo et Forcioli ainsi que Costes, contrôleur général des renseignements généraux, son plan : l'infiltration ne constituait qu'une étape. Une fois maîtrisé, le milieu aurait été organisé en commandos pour des missions de sabotages et d'enlèvements. Il avait assuré, en outre, à chaque « Caïd » la liberté d'action dans son fief sans crainte de rivalités. C'est ainsi que Abdelkader Houya contrôlait la basse Casbah, la haute revenait à Rafaï dit « Bud Abbott », le quartier de la marine et une partie de Bab-El-Oued à Hocine Bourtachi alias Hacène le Bônois. Le reste de la vieille ville était partagé entre les « indépendants » Mustapha Mey, Bâbouche, etc. Et au sommet de la pyramide trônaient Ali et Mustapha Hammiche.
Notre première initiative consista à lancer une opération d'intimidation contre le milieu.
La première cible fut Rafaï Abdelkader dit Bud Abbott. C'était un homme repu de bonne chair et collaborateur zélé de la police. Il hérita ce sobriquet de Bud Abbott du duo Abbott et Costello dont les séries de films burlesques avaient envahi les salles de spectacles. En vous y rendant demain soir, toi et Ali, essayez pour la dernière fois de lui offrir de se racheter. S'il refuse de s'intégrer au combat, il devra désormais adopter une attitude neutre. Et surtout qu'il promette de ne plus moucharder. Qu'il abandonne, également, ses activités dans la pègre. Dans le cas contraire, il ne nous restera qu'une seule chose à faire… Il y va du prestige de la révolution.
Jeudi 29 mars au soir, Arbadji et Ali allèrent tout droit au 17, rue Héliopolis. D’un coup, Ali enfonça la porte, mitraillette pointée, avant de s’engouffrer dans la maison suivi de son coéquipier. Une dizaine de convives étaient là, affalés dans leur fauteuil. Ali qui les tenait en respect fit quelques pas vers le centre de la pièce. Arbadji promenait son regard sur les fêtards ankylosés de peur.
- Ecoute bien : le F. L. N. t'a condamné à mort…
Bud Abbott se figea. Après la surprise Ali reprit : mais si tu estimes avoir le sens de l'honneur on t'offre la possibilité de te racheter.
Sidérés, les invités en oublièrent jusqu'à leur vulgaire gouaille habituelle.
Bud Abbott émergeait lentement en faisant mine d'aller vers Ali : - C'est toi, loupiot, qui oses me menacer…
La réplique fut lamentable. Il simulait de la bravoure devant ses amis. Des injures dégoulinèrent de sa bouche. L'esbroufe reprit ses droits : - Va dire à ceux qui t'envoient d'aller se faire…
Le feu de la mitraillette stoppa la suite de l'insipidité, Rafaï glissa, lourdement, par terre. Arbadji exécuta de son côté deux ou trois complices qui, par instinct, avaient eu le malencontreux réflexe d'exhiber leurs calibres. Les hommes et les femmes restants furent épargnés pour témoigner et répandre la nouvelle avec le maximum de résonance.
Bien que le milieu en fut ébranlé, l'élimination de Rafal eut pour effet de provoquer une espèce de réflexe d'auto-défense parmi les autres truands.
En tirant les premières conséquences de cette exécution, on inclina à frapper encore plus fort. Aux tièdes et aux récalcitrants nous offrions l'occasion de se démanteler et réintégrer la vie normale.
Le café-tripot de Médjébri occupait le coin de l'entrée de la rue Marengo, dans le 2e arrondissement. Nid de truands à la petite semaine, il pullulait d'indicateurs. On y voyait souvent trôner Abdelkader Houya, personnage craint du milieu, et, qui, selon les dires, était l’associé du propriétaire en titre. Des cafés maures — il y en avait beaucoup à Alger — dont la gestion était confiée à des gens connus pour servir d'auxiliaires à la police qui leur garantissait la « quiétude » , à condition qu'ils la renseignent sur l'activité des clients.
En 1955, Houya occupait une position de notable dans la hiérarchie du milieu. Son association avec Médjebri lui assurait une rente régulière et un forum d'admirateurs utile pour sa notoriété.
Houya exploitait aussi quelques filles de joie qu'il plaçait dans les maisons closes de la rue Barberousse à la Casbah. Cette traite de modeste envergure obéissait au plan de partage d'Achiary qui donnait l'avantage aux truands corses, européens et juifs qui, depuis longtemps, monopolisaient les établissement chics comme le Chabannais, rue du Chêne, le Sphinx ou la Lune dans la rue Bab-Azzoun.
Mais l'activité de Houya ne se limitait pas, exclusivement, au proxénétisme. Secondé par son frère, il contrôlait certains quartiers de la ville où fleurissaient les tripots et leur train de jeux de hasard. Mais aux premières salves de la guerre il montra un zèle, particulier, pour les activités de nos militants. La police lui donna carte blanche : «Traquer et dénoncer les rebelles».
Le 9 avril au soir , Ali la-Pointe et Omar Hamadi simulaient, tranquillement, une promenade dans la cohue du marché Randon, place du Grand Rabbin, appelée aussi “Mosquée des Juifs”.
Adossé à son comptoir, manifestement heureux, Médjebri suivait avec une pointe de jouissance ces garçons de salle déambulant entre les tables.
La fin d’un activisme troublant
Ali et Hamadi venaient de pénétrer au café. Ils balayèrent d’un regard la salle. Atone, Médjébri demeura figé à son comptoir... Ali La-Pointe visa Médjebri et tira plusieurs coups. Blessé, mortellement, celui-ci s'abattit de tout son long sur le linoléum. Les quelques hommes qui restaient eurent droit à une harangue enflammée d'Ali.
Mission accomplie ! Les deux hommes s'en allèrent en regrettant, toutefois, de n'avoir pas réussi à éliminer Merakeche, Abdelkader, alias Houya. Mais il ne perdait rien pour attendre.
Le 13 août de la même année, cinq balles sorties du canon du jeune H'mia le terrassèrent. Soigné à l’hôpital Mustapha grâce aux recommandations de la police, sa vie sera sauve. Fuyant le danger qui le menaçait il s'installa dans la région parisienne. Avertis par nous, les fidaîs de la Fédération de France devaient le traquer jusqu'au jour où les balles d'un des leurs mirent fin à son troublant activisme.
Le 20 avril vers treize heures, Ahmed Chaïb dit « le Corbeau alla s'installer dans un coin de la terrasse du café Benkanoun de la rue Randon, comme un périscope de sous-marin, pendant près de deux heures, il cherchait à repérer l'homme que le F. L. N. avait condamné à mort mais qui, malgré les recherches, demeurait insaisissable : Hacène le « Bônois », un truand dangereux. De son poste de vigile Ahmed Chaïb l'avait repéré. Il le vit s'approcher des tables de jeux. Sans plus attendre Ahmed se noya dans la foule pour déboucher, quelques minutes après, au 3, rue des Abderames. Omar Hamadi était prêt. Il s'arma de son 11/43 et sortit. Un quart d'heure après, il revenait, haletant : Mission accomplie ! dit-il.
Hocine Bourtachi alias Hacène le «Bônois» venait de trépasser à l'endroit même ou dix ans auparavant de sa ville natale, il débarquait à Alger pour gravir les échelons du milieu par la délation, le jeu et le proxénétisme. Il était écrit qu'il finirait un jour mal, quatre balles de gros calibre logées dans le crâne. Hamadi avait réalisé un exploit d'une importance indéniable en faveur de l'assainissement de la ville. Comme une traînée de poudre la suppression de Hacène le « Bônois » faisait le soir même le tour des quartiers. Le milieu avait peur !
Satisfait, je décidai d'organiser une série de descentes dans les repaires pour leur faire apprécier la puissance du Front et profiter de l'occasion pour les ramener à l'ordre.
Les frères Hammiche avaient compris qu'ils ne pouvaient nous opposer ni résistance ni faux-fuyants. On leur tint le langage qui convenait aux circonstances. Après quoi ils acceptèrent de défendre la même cause que nous en proposant de mettre leurs hommes à notre disposition. Ils poussèrent tellement loin leur zèle que nous eûmes quelques difficultés à en refréner l'ardeur. Ils furent, malheureusement, arrêtés par la police française et incarcérés à la prison de Barberousse.
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