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Le président de l’Association nationale des anciens condamnés à mort, M. Mustapha Boudina, et M. Abderrahmane Benhamida, ancien ministre et ancien condamné à mort, invités du Centre de presse d’El Moudjahid : Appel à institutionnaliser une “journée nation

image Ph. : Nacéra

Du 19 juin 1956, date de la première exécution à la guillotine, au 19 mars 1962, ce sont 199 moudjahidine condamnés à mort qui ont été exécutés dans les prisons françaises en Algérie et en France, 22 le furent en France, à Fort Montluc (Lyon) et 8 dans d’autres prisons.

Les anciens condamnés à mort durant la guerre de Libération nationale dont nombreux étaient détenus en France et parmi eux le président de l’Association nationale des anciens condamnés à mort, M. Mustapha Boudina, ont été honorés, hier, au Centre de presse d’El Moudjahid.
L’assistance s’est inclinée pieusement à la mémoire de ceux aujourd’hui disparus dont beaucoup, là aussi, exécutés dans les prisons en France ou ici en Algérie. C’est en présence de nombreux moudjahidine et moudjahidate, des représentants de la société civile et de la presse que s’est déroulée cette journée de recueillement et du souvenir.
Le président de l’association a décrit les conditions extrêmement dures qui existaient, notamment pour les détenus politiques et ceux  condamnés à mort dans les prisions françaises, citant celle de Lyon où lui-même était incarcéré avec de nombreux autres militants.
C’est toujours avec beaucoup d’émotion et une voix quasiment ébranlée que M. Mustapha Boudina retrace ces souvenirs. Le comble de l’émotion étant toujours le souvenir de ses compagnons qui ne sont plus là, les uns exécutés, les autres emportés par la mort après l’Indépendance.
C’est pour sacraliser ce souvenir, qui constitue une tranche de notre histoire, que le président et les membres de l’association souhaitent que les pouvoirs publics fassent du 19 juin de chaque année la date du souvenir et du recueillement, celle du rappel du sacrifice de ces valeureux résistants.
C’est une journée que l’association souhaiterait voir convertie en journée nationale. La date du 19 juin est, en effet, chargée de symboles. C’est le 19 juin 1956 que furent exécutés à Serkadji, par l’administration coloniale, les valeureux Zabana et Ferradj.
En évoquant ce souvenir, le président de l’association, et après lui M. Abderrahmane Benhamida, ancien ministre, lui-même ancien condamné à mort et membre de l’association, le firent avec beaucoup d’émotion mais aussi avec beaucoup de dignité, de cette dignité dont firent preuve les victimes elles-mêmes. Tous les témoignages concordent sur ce point-là.
La journée du 19 juin, dont les membres de l’association souhaitent qu’elle soit institutionnalisée par décret, englobe tous ceux qui, de 1840 à 1962, ont été exécutés ou qui ont été condamnés à mort. M. Mustapha Boudina confirme, en effet, que les premières condamnations et les premières exécutions ont commencé en 1840, soit 10 années après l’invasion de notre pays par le corps expéditionnaire français. Les premiers exécutés, cités par le président de l’association, furent les cheikhs Haddad et Bouras. M. Boudina a également évoqué ceux qui ont été condamnés à la peine de mort et froidement exécutés au lendemain des tragiques événements du 8-Mai 1945, qui ont ébranlé la région est du pays mais, en fait, l’ensemble du pays.
Lors du congrès tenu par l’association en 2004, le président de cette institution relève qu’il y avait une volonté de la part de tous les membres de sortir de l’oubli tous ces héros. L’association a pris sur elle-même tout un travail pour recenser les anciens condamnés à mort, leur vie et leur itinéraire militant.  C’est un message que nous destinons aux générations montantes pour cultiver en elles l’amour de la patrie, l’idée du sacrifice. Nous avons présent à l’esprit le souvenir de ceux qui étaient avec nous dans les couloirs de la mort qui meublaient les prisons en France et ici en Algérie, souligne M. Mustapha Boudina. Ces moments passés ensemble dans les geôles de l’administration coloniale restent gravés dans notre mémoire, souligne l’orateur.
Il a rappelé le souvenir de Zabana et de Ferradj, le contenu d’une lettre particulièrement adressée par Zabana à sa mère, quelques jours avant son exécution. M. Abderrahmane Benhamida propose que cette lettre soit lue dans nos écoles et portée à l’attention de nos enfants.

Enraciner l’amour de la patrie

Le président de l’association a rappelé des scènes qui, dit-il une fois encore, restent gravées dans la mémoire de chacun d’entre nous, notamment celles où ont été ramenés les cercueils de condamnés à mort exécutés dont celui d’un compagnon, M. Khelifi qui n’avait que sa vieille mère pour le veiller. Sa maman faisait déjà face à son âge aux affres de la bureaucratie, dossier d’indemnisation traînant dans les tiroirs, menace d’expulsion du logement qu’elle occupait. Grâce à Dieu, ces problèmes ont été vite réglés et la vieille dame, mère du chahid rétablie dans ses droits.
En pérennisant la date du 19 juin (en rappel à la date du 18 juin 1956), notre action vise à enraciner l’amour de la patrie chez notre jeunesse, relève M. Mustapha Boudina. Les aînés, dit-il, se sont acquittés de leur devoir. C’est aux jeunes de reprendre le flambeau.
L’Algérie a besoin de tous ses enfants, clame le président de l’association qui se dit affligé par la situation sociale de nos jeunes actuellement qui ont besoin de solutions urgentes à prendre.
M. Mustapha Boudina fait état d’une conversation qu’il a eue avec des candidats harraga, où il essayait de comprendre leur motivation et dans le même temps les dissuader de mettre en péril leur vie, obtenant pour réponse la malvie, le chômage, la hogra dont étaient victimes ces jeunes qui les poussaient au pire. En leur rappelant qu’à leur âge, durant la Révolution armée, beaucoup de jeunes s’étaient sacrifiés au service de la lutte, M. Boudina consent à dire que le message avait des difficultés à passer, compte tenu de la situation désastreuse dans laquelle  les candidats harraga vivaient.
Pourtant, le président de l’association ne s’avoue pas vaincu, se proposant de poursuivre le combat pour arracher ces jeunes à cette détresse précisément. Il faut l’apport de tous. Ce lien fait entre le passé et le présent par le président de l’association n’est pas fortuit. Il faut continuer à marteler dans l’esprit de nos jeunes le sacrifice de leurs aînés en les sensibilisant aux vertus de ce sacrifice, mais en les aidant aussi à surmonter les difficultés qu’ils affrontent. Ce qu’a déduit le président de l’association de ses rencontres avec les jeunes candidats harraga, c’est que leur amour du pays est intact, mais que ce sont les difficultés sociales qui les poussent à des actions de désespoir. M. Mustapha Boudina, en rappelant les objectifs poursuivis par l’association, dont celui de contribuer à l’écriture de l’histoire, relève que de nos jours, nos bourreaux glorifient publiquement aujourd’hui leurs actes qui sont autant de crimes contre l’humanité. Ils reconnaissent publiquement avoir torturé, assassiné des militants algériens. Nous devons réagir et cette réaction ne peut être que collective, affirme M. Mustapha Boudina.
En évoquant la question de la repentance, le président de l’association affirme que quels que soient les circonstances, le peuple algérien ne pardonnera pas, ne pardonnera jamais.
Nous avons mené une guerre de Libération qui a  permis de chasser l’occupant. C’est cela notre victoire. Le président de l’association relève que ce sont les anciens colonisateurs qui évoquent la repentance et ce sont eux qui, dans le même temps, placent des barrières pour la rendre impossible.

Le poids des crimes

La France coloniale, après avoir humilié, permet aux anciens bourreaux de parler de repentance. Or, c’est le poids des crimes qui leur fait parler de repentance, car leur conscience les tourmente.
En ce qui nous concerne, nous restons toujours des accusateurs. A ceux qui parlent de France historique, on peut rappeler que l’Algérie est une nation plus vieille que la France, relève le président de l’association. Aujourd’hui, les concepts de patriotisme, de nationalisme doivent être plus présents que jamais dans nos actes, souligne M. Boudina. Le 19 juin, on le dédie à ceux qui se sont sacrifiés pour ce pays, à ce valeureux peuple qui a affronté un siècle et demi durant l’un des colonialismes parmi les plus féroces. Nous voulons donner à cette commémoration toute sa dimension et toute sa profondeur, note l’orateur qui avoue que l’association n’a pas trouvé l’aide nécessaire encore. Nous demandons cette aide pour pouvoir répondre à un devoir  de mémoire, souligne le président de l’association et répondre aux exigences de l’histoire, l’histoire de notre pays.
Notre association doit être reconnue dans cette mission d’utilité historique qui est la sienne.
Intervenant à la suite du président de l’association, M. Abderrahmane Benhamida, ancien condamné à mort, relève dans son intervention que l’indépendance égalait le retour à la liberté pour le peuple algérien, le retour à la dignité nationale. Le sacrifice des moudjahidine, dont les condamnés à mort, consistait dans la libération du pays et le recouvrement de toutes les composantes de sa personnalité. Il y a un travail pédagogique à faire pour cultiver cet esprit du sacrifice et la presse doit être partie prenante.
L’ancien ministre rappelle que le 19 Juin est une journée dédiée aux anciens condamnés à mort, ceux qui ont séjourné dans les prisons coloniales à ce titre, ceux qui ont été guillotinés, comme ceux qui y ont survécu. Nous voulons associer dans le recueillement et le souvenir tous ceux qui ont été condamnés à mort, du premier condamné en 1840 jusqu’à la veille de l’Indépendance.
Il faut entreprendre le travail de recensement. Nous avons la volonté de parachever ce travail qui accuse la France coloniale dans son ensemble. Face à la cruauté du corps expéditionnaire français, c’est le peuple algérien dans sa totalité qui s’est soulevé contre l’occupant et qui a rendu coup pour coup, grâce au sacrifice de nos moudjahidine et fidayine jusqu’à la victoire finale.
Aujourd’hui, 50 ans se sont écoulés depuis l’exécution de Zabana et Ferradj. Et nous devons honorer leur mémoire et de tous ceux qui se sont sacrifiés. En évoquant le sort fait aux condamnés à mort, ceux-ci vivaient comme le reste des détenus politiques, relève M. Benhamida, confortés dans leur foi, leur idéal en faveur de la liberté. C’est avec beaucoup de dignité qu’ils affrontaient la perspective de la mort. Mourir pour que vive l’Algérie, c’était là leur credo. C’est aussi tout un programme, note l’orateur. M. Abderrahmane Benhamida rappelle que cela fait des années qu’est réclamée l’institutionnalisation de la journée du 19 juin, dédiée aux anciens condamnés à mort en tant que journée nationale. Cette demande est légitime, souligne l’orateur. L’ancien ministre relève quelques chiffres concernant les condamnés à mort, non exhaustifs, précise-t-il,  car il n’existe pas de statistiques précises, ajoute-t-il.
Ils étaient 1.800 environ en 1962. En 2006, ils ne sont plus qu’un millier. Actuellement, il ne resterait que 700 personnes encore en vie. Du 19 juin 1956 au 19 mars 1962, 199 moudjahidine condamnés à mort ont été exécutés dans les prisons françaises en France et en Algérie. A Serkadji-Barberousse, 68 ont été exécutés, dont 61 à la guillotine, 7 furent fusillés, 1 a été abattu au cours d’une évasion.
A Constantine, à El Koudia-Al Casbah 58 ont été tous guillotinés. A Oran : 51 dont 29 ont été guillotinés, 13 furent fusillés, 4 abattus au cours d’une évasion, 4 ont été brûlés, 1 a été empoisonné à l’intérieur de l’infirmerie. En France : ce sont 22 militants, dont 14 guillotinés à Fort Montluc, à Lyon, et 8 dans d’autres prisons. Après la région ouest (wilaya de Mascara) en 2006, la région centre (Alger) en 2007, l’association a décidé de commémorer le 19 juin de cette année à Sétif, à l’est du pays. Chaque année, cette cérémonie devrait être organisée dans une région du pays.

Par Tahar Mohamed AL ANOUAR

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