L’association Machaâl Chahid, en coordination avec El Moudjahid, commémore la Journée des condamnés à mort
Les tribunaux coloniaux ont été de véritables instruments d’une mort programmée pour les militants algériens
Maître Benbraham Fatma Zohra, avocate et chercheur, dont le combat pour la récupération des archives nationales, actuellement détenues par l’administration française, est bien connue, a rappelé, hier, lors d’une conférence-débat au Centre de presse d’El Moudjahid, combien la résistance du peuple algérien a été un facteur capital dans la tentative d’aliénation menée par l’Etat colonial français. L’oratrice, en évoquant le long martyrologe des anciens condamnés à mort, a aussi fait la démonstration de leur détermination, mettant en échec l’infernale machine à répression qu’a constituée l’arsenal judiciaire colonial.
Machaâl Chahid, en coordination avec El Moudjahid, a donc, à travers la contribution de Me Benbraham, requis la participation d’anciens condamnés à mort qui, au travers de leur témoignage, ont reconstitué la terrible réalité. La peine de mort était un instrument de guerre, souligne alors l’oratrice. Deux justices parallèles étaient alors en exercice, celle concernant les condamnés de droit commun, celle qui s’intéressait aux résistants algériens en lutte pour l’indépendance de leur pays. La période du début de la colonisation jusqu’à son terme a été une longue, très longue série d’assassinats froidement exécutés et très souvent à travers une justice expéditive.
Les Algériens ont eu à combattre une administration criminelle qui s’est installée dans leur pays à travers une conquête du corps expéditionnaire français, en les privant de leurs droits les plus élémentaires. Face à la résistance du peuple algérien, fait remarquer Me Benbraham, l’armée coloniale a compris qu’il fallait pour elle recourir à des mesures extrêmes et expéditives. L’oratrice évoque pour la circonstance le procès dit des cheiks, le 23 mars 1871, dans lequel a été condamné le résistant algérien, Cheikh Mokrani qui a dirigé le soulèvement populaire. Cheikh Mokrani a été exilé par la suite en Nouvelle Calédonie. Pour Me Benbraham Fatma Zohra, la peine de mort va être intensifiée à partir de 1954. Cette année est une année charnière, rappelle l’avocate. Elle est celle du déclenchement de la Révolution armée, mais également de l’unification du mouvement national. Ce fut le résultat d’un travail politique intense qui a abouti donc à l’unification des forces politiques nationales autour d’un même projet de caractère révolutionnaire, qui fond son action sur la libération du pays. Un front contre qui, s’interroge Me Benbraham, pour s’opposer au régime colonial imposé à la nation algérienne. L’ennemi va alors tenter de mettre en place une stratégie pour mettre en échec la lutte de libération qui s’engage, sans succès comme l’histoire en fera la démonstration. L’administration coloniale viendra à enfreindre les lois internationales auxquelles elle a tenu à souscrire (Convention de Genève, etc). Cette administration apportera des aménagements au code pénal à travers la création de structures nouvelles spécialisées. La restructuration de l’appareil judiciaire introduira la création d’une entité nouvelle dénommée Tribunal permanent des forces armées, qui n’était rien d’autre qu’une machine répressive et à travers elle une justice expéditive. C’était un tribunal d’exception, relève Me Benbraham, constitué selon la fameuse formule : à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. L’administration coloniale bafouait alors impunément les droits de l’homme, faisant du résistant algérien, de celui qui réclamait la liberté, un criminel. Le caractère permanent du tribunal des forces armées était justifié par le fait qu’il pouvait intervenir à tout moment, condamner à la mort toutes celles ou tous ceux qui défient les forces coloniales. La création du tribunal d’exception correspondait aux pleins pouvoirs qui étaient accordés à l’armée coloniale.
La consigne donnée par l’administration coloniale était de torturer jusqu’à ce que mort s’en suive. Ceux qui étaient présentés au tribunal permanent des forces armées ne pouvaient pas échapper non plus à la mort et dans les conditions les plus cruelles. Le tribunal permanent des forces armées a été une véritable machine à broyer l’Algérien, souligne Me Benbraham. Le premier cas a été Ahmed Zabana, jugé par le tribunal permanent des forces armées et exécuté dans les conditions effroyables que l’on sait.
A l’évocation du sort tragique qu’a été celui du chahid, l’oratrice révèle qu’un film consacré à Ahmed Zabana va voir le jour. Me Benbraham note que les tribunaux siégeant à Oran et à Alger étaient les plus féroces. Les commissaires du gouvernement, appellation qui rappelle celle des procureurs de la République dans les tribunaux civils, étaient des plus impitoyables. Les décisions que prenaient les tribunaux des forces armées étaient en fait dictées par l’administration coloniale.
Le commissaire du gouvernement avait toujours pour mission de demander la peine de mort, qui était toujours confirmée par les juges militaires. Ces tribunaux siégeaient non pour faire respecter la loi mais au mépris de celle-ci. La torture était pratiquée de façon systématique. Les témoignages apportés durant la conférence-débat, hier au Centre de presse d’El Moudjahid, par d’anciens condamnés à mort, illustrent bien le degré de bestialité dans lequel s’enfonçait toujours un peu plus l’administration coloniale française et ses relais.
Pour obtenir un “aveu”, les inculpés, selon les témoignages apportés, subissaient de véritables suppliciés. Inutile de préciser que l’instruction, qui était menée avant l’inculpation, était une véritable mascarade. Le procès-verbal consignant la déposition de l’inculpé était signé par celui-ci sans lecture, ceux qui osaient élever une protestation étaient l’objet des pires sévices.
Me Benbraham a évoqué aussi le cas des falsifications de signature. En fait, le faux était institutionnalisé à tous les stades de la procédure, fausses signatures, faux témoignage, etc.
L’oratrice a rappelé combien l’attitude des inculpés était d’une très grande dignité. En fait, a rappelé un ancien condamné à mort, nous avions instruction d’ignorer l’existence même du tribunal et des “juges” qui y siégeaient. Ainsi, la sentence valant condamnation à mort était toujours accueillie par les inculpés avec un sourire, ce qui, relève Me Benbraham, contribuait à désarçonner les bourreaux. Me Benbraham rappela à cet effet que plusieurs années après, lors de rencontres avec des confrères français, ceux-ci marquaient leur étonnement, voire leur perplexité, face à l’attitude des militants algériens, cette attitude devant une mort programmée, qui était une attitude de mépris à l’égard de ceux qui étaient chargés de prononcer les sentences. Me Benbraham évoque Me Gisèle Halimi, l’avocate française bien connue qui a eu à défendre, face à l’appareil judiciare colonial, des militants algériens, qui affirmait qu’elle était et sera toujours l’avocate contre l’injustice, A ce propos, l’oratrice relève que les avocats durant la guerre de Libération nationale ont toujours été le trait d’union entre le FLN et les détenus politiques. Me Benbraham pour montrer le courage de ces avocats, eux aussi exposés à la fureur de la justice militaire coloniale, rappela une scène significative d’un procès où le juge en apostrophant et en humiliant un inculpé, notamment en le tutoyant, se vit opposé une sèche réplique de l’inculpé qui mit hors de lui le juge.
L’avocat, répliquant au juge, lui rappelle qu’il n’a eu que ce qu’il méritait. Me Benbraham n’hésite pas à qualifier les avocats, qui ont eu à défendre les nationalistes algériens, de véritables héros pour le travail considérable qu’ils abattaient en faveur de deux dont ils défendaient les intérêts, parfois au prix de leur vie. L’oratrice souligne qu’il y avait des femmes parmi les condamnés à mort, souvent très jeunes. L’oratrice a évoqué aussi le sort de ces détenus sortis des centres de détention de Bossuet et d’autres également, au nombre de 50 personnes, utilisés lors des explosions nucléaires de Reggane. Ces personnes sont utilisées comme “mannequins” pour mesurer l’impact du soufre sur l’être humain. Sur les condamnations, Me Benbraham a rappelé que celles-ci étaient prononcées à partir de dossiers vides. La clandestinité, érigée durant la lutte par le FLN comme méthode de combat, a été extrêmement porteuse, note l’oratrice. Elle a été instituée de façon très intelligente. Consigne était donnée à tous de tenir coûte que coûte au moins 24h pour permettre à l’organisation de prendre ses dispositions et éviter le contre coup de la répression. Me Benbraham a relevé le rôle qu’a joué l’ancien président de la République française, René Coty, qui refusa toutes les demandes de grâce déposées par les avocats des condamnés. A propos de Zabana, et en dépit des circonstances mouvementées de l’exécution qui a mis en émoi le monde entier, René Coty consulté donna l’ordre de poursuivre l’exécution jusqu’à ce que mort s’en suive.
Tahar Mohamed Al Anouar
La peine de mort utilisée comme un instrument de guerre par la France coloniale en Algérie
L'avocate Fatma-Zohra Benbraham a affirmé hier, à Alger que la peine mort était utilisée contre les Algériens comme un "instrument de guerre" par la France durant la période coloniale.
Mme Benbraham, qui intervenait lors d'une conférence-débat à l'occasion du 53e anniversaire de l'exécution par les autorités coloniales françaises des martyrs Ahmed Zabana et Abdelkader Ferradj, a souligné que la peine de mort, destinée aux grands criminels et qui a toujours existé, "a été utilisée en Algérie de 1832 à 1962 comme un instrument de guerre contre des Algériens qui réclamaient la liberté et l'indépendance". L'intervenante a ajouté que les autorités coloniales françaises ont intensifié le recours à cette peine contre les Algériens après le déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954, quand, a-t-elle dit, "la résistance populaire contre l'occupant français est devenue une résistance nationale et unie sous la direction du Front de libération nationale (FLN)". Dans sa tentative de faire face à cette révolution, Mme Benbraham a indiqué que la France coloniale a eu recours à l'appareil judiciaire, ajoutant que cette situation l'a obligée à mettre en place de nouvelles structures judiciaires, à l'instar du tribunal permanent des forces armées, qu'elle a qualifié de "véritable machine à broyer" d'une "sauvagerie extraordinaire". Elle a rappelé que le premier cas jugé par ce tribunal était celui d'Ahmed Zabana, exécuté à l'aube d'un certain 19 juin 1956 à la guillotine dans la prison de Serkadji. Mme Benbraham a relevé que deux ex-militaires français ont reconnu, dans des déclarations, avoir conduit des condamnés à mort dans des camions au sud du pays pour expérimenter sur eux les effets des essaies nucléaires effectués par la France. En plus des peines de mort prononcées, Mme Benbraham a indiqué que les autorités coloniales françaises ont eu recours à des exactions contre les Algériens, entre assassinats et tortures, précisant que le sort de 80.000 Algérois est resté sans réponse jusqu'à présent. Organisée par l'association "Machaâl Echahid", cette conférence-débat a été l'occasion pour certains anciens condamnés à mort d'apporter leurs témoignages sur les conditions terribles de détention et sur le déroulement des procès.
APS
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