Au Forum d'El Moudjahid : “L’enfant au centre de tous les enjeux”
M. Modher Khaled, représentant adjoint de l’Unicef Algérie, Mme Chader Messaouda, directrice des études au CNES, Mme Messaoudène, commissaire principale à la DGSN, M. Azzi Merouane, avocat, M. Abdelhak Mekki, représentant de la FOREM et membre de l’Observatoire des droits de l’enfance, invités d’El Moudjahid
La situation des enfants en Algérie, les indicateurs de nutrition, santé, éducation, maltraitance, travail des enfants, l’engagement de l’Etat et le rôle du mouvement associatif dans la protection de l’enfance ont été au centre des débats, hier, au Centre de presse d’El Moudjahid, dans le cadre de la commémoration de la Journée mondiale de l’enfance. Cette rencontre a permis de regrouper des spécialistes du dossier, juristes, représentants d’institutions publiques, représentant du mouvement associatif et de la société civile, la commissaire principale, Mme Messaoudène, représentante de la DGSN, le Dr Chader Messaouda, directrice des études au Conseil national économique et social, M. Modher Khaled, représentant adjoint Unicef Algérie, Me Azzi Merouane, juriste, M. Abdelkader Mekki, directeur exécutif à la FOREM et membre de l’Observatoire des droits de l’enfant.
Un effet qui se veut dissuasif
Le premier à intervenir a été Me Azzi Merouane, qui a fait un rappel des dispositions législatives et réglementaires concernant l’enfance notamment. L’orateur a évoqué dans son propos la violence contre les enfants, les sanctions prévues à cet effet par le code pénal, dont l’effet est voulu comme dissuasif. Me Azzi Merouane parle de l’enfant comme cible malheureuse, potentielle en matière de violence familiale ou plus globalement dans la société. C’est une violence, dit-il, qui était coutumière en milieu urbain et qui s’étend aujourd’hui aux zones rurales et à la périphérie des villes.
Le crime sous toutes ses facettes
Cette violence s’étend même au crime, au rapt d’enfants, à l’utilisation du crime sous toutes ses facettes. L’orateur cite aujourd’hui les cas de plus en plus fréquents d’infanticides, les blessures irréversibles, le rapt d’enfants, les cas d’abandons de femmes enceintes, qui font l’objet d’une échelle de sanctions à titre pénal, de la même façon qu’elles sont décrites dans le code de la famille.
Pour Me Azzi, la famille, l’école doivent jouer pleinement leur rôle dans l’éducation mais aussi dans la protection de l’enfant. Il a cité également le cas des enfants nés hors mariage, ceux nés durant la période de la tragédie nationale dans les refuges des terroristes. Il relève que ces cas soulèvent, du point de vue juridique autant que du point de vue de l’insertion sociale, des problèmes extrêmement graves. Quel avenir destine-t-on à ces enfants, s’interroge l’orateur, faisant remarquer que tout ce qui touche à l’enfant touche aussi au fonctionnement de l’ensemble de la société.
Des budgets importants mais encore insuffisants
Intervenant à son tour, M. Abdelhak Mekki évoque les budgets qui restent insuffisants qui touchent directement à l’enfance, tout en reconnaissant que l’effort reste important, quand même, de la part de l’Etat (moins de 14% du budget de l’Etat) chiffre contesté par la représentante du CNES, le Dr Chader Messaouda. Le représentant de la FOREM évoque la détérioration du pouvoir d’achat des familles et la poussée de l’inflation pour expliquer les retombées sur l’éducation et l’entretien des enfants.
Les conventions internationales sur les droits des enfants donnent une prime à l’éducation. Il faut saluer, relève M. Mekki, les efforts de tous les gouvernements algériens sur la scolarisation des enfants (95%), plus le préscolaire. Mais ce qu’il faut déplorer, ce sont les taux de déperdition scolaire que l’orateur situe à hauteur de 500.000 enfants perdus pour l’école.
L’intervenant parle aussi de la violence dans l’environnement de l’école, la toxicomanie qui fait son apparition dans les établissements scolaires, les violences qui viennent de l’extérieur et qui exposent l’enfant, M. Mekki parle aussi du droit à la santé pour l’enfant, du droit des enfants handicapés à bénéficier de tout l’arsenal social.
Pour l’heure, la prise en charge est insuffisant. Le droit à la culture est également soulevé.
300.000 enfants utilisés dans les entreprises
Le travail des enfants qui, selon une enquête de la FOREM menée auprès de 8 wilaya, fait état de 300.000 enfants utilisés dans des entreprises disposant d’un registre du commerce. Il y a aussi le cas cité, des enfants utilisant en tant que domestiques, ceux exerçant de petits métiers à la sauvette qui peuvent atteindre le million et demi de personnes. L’orateur cite aussi le cas des enfants dans la rue et de la rue.
Ce ne sont pas des délinquants, précise-t-il, mais des victimes d’une forme de maltraitance (drames familiaux, etc.).
Ce sont des enfants qui restent dangereusement exposés face aux situations de rupture qui les ont plongés dans la rue.
Le représentant de la FOREM souligne que nous sommes dans des situations où la maltraitance est vécue comme un acte de discipline à observer, qui doit mener à la réussite. Dans ce cas, la violence sur enfant est considérée comme naturelle.
Des sociétés ont réglé en partie le problème de l’exploitation des enfants
L’orateur rappelle que des sociétés ont résolu en grande partie les situations d’exploitation des enfants. Ainsi, en Amérique latine, en 2005, on comptait un taux de 25% d’enfants qui travaillent. Ce taux a baissé à 5% présentement. Le droit à l’expression se réduit à des campagnes de sensibilisation pour éradiquer les fléaux. Cela reste insuffisant, note l’orateur. L’application de la loi est requise à laquelle il faudrait ajouter quelques mesures simples. Pour le Dr Chader Messaouda, les budgets consacrés à l’enfance contrairement à ce qui se dit sont conséquents. L’Education nationale pour l'exemple représente le troisième budget de la nation, celui du MJS, de l’Enseignement supérieur, de la Santé, de la Solidarité nationale, de la Justice sont importants.
A propos d’inflation et de pouvoir d’achat, qui affecteraient directement l’éducation des enfants, elle a certes augmenté mais dans des proportions moindres. La représentante du CNES rappelle pour ce faire l’effort important consenti par l’Etat en matière de soutien des prix.
Des transferts sociaux importants
Elle a aussi évoqué l’importance des transferts sociaux qui sont le fait de l’Etat. Nous sommes à ce titre à 14% du PIB dans notre pays en matière de transferts sociaux.
La consommation des ménages a augmenté surtout celle concernant les classes moyennes, on assiste à la transformation des modes de consommation (téléphonie mobile, véhicules automobiles).
Evoquant de nouveau le volet de l’éducation, l’oratrice relève qu’aujourd’hui, on doit de plus en plus axer nos efforts sur la qualité de ce qui est enseigné. Le Dr Chader relève que notre société s’est transformée, elle met l’enfant au centre de tout. En matière de protection maternelle et infantile, le représentant du CNES relève que la couverture vaccinale a fait beaucoup de progrès. Elle est à hauteur de 98%. La santé scolaire est en progrès, on compte un centre de dépistage et de suivi par commune.
Des efforts qui suivent leur chemin
Sur la mortalité périnatale ou prénatale, les efforts suivent leur chemin avec des difficultés certes, mais il y a un programme national qui avance. Il nous faut encore agir pour réduire les taux de mortalité infantile. En matière de nutrition, il existe, note l’oratrice, un véritable problème de santé publique qui touche principalement les enfants. 10% des enfants sont en excès de poids ou obèses, alors que le taux de malnutrition s’élève à 3,7%. L’obésité que l’on constate chez l’enfant pose réellement problème.
Un programme et beaucoup de perspectives
La représentante du CNES a évoqué le programme d’action exemplaire en faveur de l’enfance, élaboré par le ministère délégué à la Famille, dit-elle, en matière de méthodologie. Il a vu la collaboration de nombreux secteurs de l’activité nationale et celle du mouvement associatif. Jusqu’à présent, il faut le rappeler, étaient élaborés des programmes sectoriels. Pour la première fois, il y a un programme qui assure une synthèse et une synergie entre tous les acteur de la société.
Ce programme a été élaboré avec l’assistance technique de l’UNICEF.
C’est un programme qui ouvre d’intéressantes perspectives. Intervenant à son tour, la commissaire principale, Mme Messaoudène, rappelle le danger moral et les violence sur ces sujets, il y a des côtés positifs, mais il y a aussi des aspects négatifs. C’est ce dernier volet que la DGSN traite de façon privilégiée.
Une délinquance juvénile préoccupante
Il y a une délinquance galopante, reconnait la commissaire principale, des mineurs en danger moral, les enfants de la rue et dans la rue. Il n’ y a pas, affirme Mme Messaoudène, de jour où on ne traite pas d’affaires relevant de violences sexuelles sur l’enfant. L’oratrice rattache cela à une dégradation des mœurs ou la période de violence terroriste qui a été le lot du pays une décennie durant qui a provoqué les désordres sociaux que l’on sait, en dehors bien sûr des crimes et des destructions. Cette situation extrême a pesé lourdement sur les enfants. La commissaire principale évoque le profil des agresseurs. Il n’ y a pas de profil précis, dit-elle. Ce sont des gens que l’on retrouve à quelque niveau que ce soit, partout dans la société. Il peut s’agir aussi autant de personnes mariées que de célibataires.
Pour 90 % des agressions sexuelles, la commissaire principale pense que la responsabilité de la cellule familiale est très grande, relâchement sur le plan éducationnel, enfants livrés à la rue.
Un environnement contraignant
Les affaires liées à ces crimes sont le résultat d’un environnement subi, la crise économique, la passivité des citoyens, un moment terrible où la mort est banalisée, la tolérance sociale, l’influence de l’internet surtout, s’il n’ y a pas de surveillance parentale. La représentante de la DGSN rappelle l’urgence d’une réglementation dans l’utilisation publique de l’internet à travers les cybercafés avec une législation appropriée qui ordonne l’accès aux cybercafés et l’utilisation des postes mis à la disposition du public. Il y a des instruments, affirme la commissaire principale. Il faut que tout le monde s’implique. En la matière, l’oratrice a fait état de la formation d’un groupe de travail qui traite du dossier des TIC et de leur influence sur les utilisateurs, notamment les enfants.
Pour les cybercafés, il y a un projet en discussion actuellement. Il y a aussi l’usage des portables, fait remarquer l’oratrice, à travers lesquels se nouent des relations favorisant le harcellement sexuel et influencent les candidats au suicide. Ce sont effectivement des situations qui méritent réflexion.
TIC et devoir de vigilance
On est en phase d’une criminalité qui a pris des conséquences alarmantes, consent à dire la représentante de la DGSN. On s’expose aujourd’hui au crime via les technologies nouvelles, via l’internet à l’égard des enfants, notamment. La problématique du signalement reste posée, affirme la commissaire principale.
Les gens ne déposent pas plainte en cas d’agression et cela est à déplorer, dit-elle. Il y a aussi des enfants qui souffrent en silence de violences de toute sorte. De janvier à mai 2009, on a compté, relève l’oratrice, 805 agressions sur enfants (en 2008, il y avait 1.637 cas).
Ne pas subir en silence
La commissaire principale souligne qu’au Maroc, une initiative intéressante a été prise à travers des spots publicitaires pour inviter les citoyens à ne pas subir en silence la violence et les inviter à déposer plainte. Les familles et les enfants doivent apprendre à se protéger, telle est la finalité de ces spots.
L’oratrice, en évoquant la délinquance juvénile, affirme qu’elle prend de l’ampleur aussi. La passivité du citoyen encourage tous les dépassements. Même les victimes ne se plaignent pas. On a compté ces cinq premiers mois près de 5.000 délinquants (viols, agressions, crimes de sang, violence sur ascendant) dans lesquels des mineurs sont impliqués. Les enfants interpellés dans les grandes villes, notamment, constituent une préoccupation. Sur 1.677 interpellations, 1.200 enfants ont été remis à leurs parents, grâce au travail des brigades de protection des mineurs. Pour le reste, les parents n’ont pu être localisés. Ils sont remis à des centres spécialisés pour enfants.
Une violence qui vient de l’extérieur
La représentante de la DGSN rappelle que nous ne sommes pas à l’abri des violences qui nous viennent de l’extérieur, influence des moyens technologiques, notamment. C’est une responsabilité collective, dit-elle. Le mouvement associatif peut constituer un service d’appui de grande importance, notamment en matière de prise en charge psychologique. Quand l’enfant est atteint, c’est toute la société qui est ébranlée, relève l’oratrice.
Il doit y avoir une coordination pouvoirs publics, mouvement associatif.
Besoin d’une réelle prise en charge
Les délinquants note, Mme Messaoudène, ont besoin d’une réelle prise en charge sociale. Eux-mêmes sont des victimes. L’oratrice estime qu’à ce titre, ils sont récupérables. On n’a pas affaire, dit-elle, à des criminels. Ils ont surtout besoin qu’on leur fasse confiance. Les familles ont aussi un grand rôle à jouer. Sans prise en charge, la délinquance peut aller à des dérapages plus importants et plus dramatiques.
L’UNICEF a toujours accompagné l’Algérie
Dans son intervention, Mondher Khaled, représentant adjoint de l’Unicef Algérie, a rappelé que l’institution qu’il représente accompagne l’Algérie sur le dossier si essentiel de l’enfance. On ne peut pas dire, estime-t-il, que la situation est pire qu’ailleurs, c’est une question d’appréciation. L’Algérie fait partie d’un contexte mondial et l’enfance algérienne est une composante principale de la société. C’est dire que dans l’esprit du représentant de l’Unicef, elle doit faire l’objet d’une attention particulière.
Quelle société et pour quelle enfance ?
Nous devons toujours nous projeter sur l’avenir, affirme M. Mondher et se dire, en 2009, qu’elle société nous voulons pour 2015 et quelle sera la situation de l’enfance ? L’investissement dans l’enfant, c’est un investissement pour l’avenir. Prépare-t-on nos enfants à affronter cet avenir, c’est la question qui mérite d’être posée. Evoquer l’importance du préscolaire, la préparation de la famille, la scolarisation des enfants. Comment les stimuler, comment améliorer la gouvernance, autant de question sur lesquelles il faut une réflexion approfondie. D’autre part, si l’on veut inciter au changement social, quelles sont les ressources qu’on dispose pour opérer ce changement social. Il y a une lecture froide, une analyse profonde à faire sur toutes ces problématiques. Quels défis pour quel projet de société, c’est cela la grande interpellation. Chacun a des aspirations pour ses enfants, ce n’est pas cependant uniquement une question individuelle, mais elle a une connotation sociale aussi.
L’engagement de l’Unicef dans le changement
L’Unicef est engagée dans tout ce combat, on a besoin de repositionnements, d’élargir nos connaissances, car l’essentiel n’est pas dans l’information, dans la gestion de la connaissance, on a besoin aussi de diversifier les partenariats, faire place à l’initiative privée sur des questions citoyennes (écologiques, etc.). Il nous faut faire éclater, explorer toute cette richesse que représente la jeunesse. Que peut-on faire pour être un acteur du développement, aider tous ceux qui veulent investir dans l’enfance.
L’Algérie a la chance de disposer d’un code sur l’enfance, il faut savoir, relève M. Mondher, qu’il faut au moins une quinzaine d’années pour qu’il intègre tous les rouages, pénétré les consciences. Il faut aussi des mécanismes.
Des projets de société
Les lois et code sur l’enfance sont des projets de société, c’est à la société civile de faire la pression nécessaire pour que les choses avancent plus qu’elles ne le font aujourd’hui. Le rôle du mouvement associatif est donc prépondérant. Le code est une réponse. Il offre beaucoup de perspectives. En somme, débat intéressant autour d’une problématique de l’heure, la situation de l’enfance et ce qu’il est possible d’espérer pour elle à l’avenir. Pour l’enfance délinquante, on a vu comment est aménagée la procédure pénale. On a vu aussi comment les associations de défense des droits de l’homme, juristes, éducateurs réagissent ; la convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée par l’Algérie, et le code national de l’enfance qui s’y réfèrent abondamment : les jeunes délinquants quelle alternative à la prison, comment s’attaquer aux causes du phénomène de la délinquance, l’engagement de l’Etat et la place du mouvement associatif dans la protection de l’enfance. Ce sont des questions capitales qui ont été abordées avec objectivité, rationalité et vision de l’avenir.
T. M. A.
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